Répertoire : Des Autres Divinités de la Jahiliyya

Le polythéisme arabe de la période préislamique était un paysage spirituel complexe et foisonnant. Si des figures comme la grande idole Hubal ou le trio des filles d'Allah dominaient les grands sanctuaires, une multitude d'autres divinités étaient vénérées à travers la péninsule. Ce répertoire se propose de dresser le portrait de ces dieux et déesses moins connus mais tout aussi importants dans la vie des tribus arabes.

Les Divinités Antiques citées dans le Coran

Le Coran lui-même, en évoquant l'histoire du prophète Nuh (Noé), nomme cinq idoles dont le culte, selon la tradition, aurait persisté jusqu'à l'aube de l'islam. Ces figures, originellement des hommes pieux divinisés après leur mort, illustrent l'ancienneté de certaines pratiques idolâtres en Arabie.

Wadd, Suwa', Yaghuth, Ya'uq et Nasr

Ces cinq divinités formaient un groupe distinct, vénéré par différentes tribus. Le culte de Wadd, dieu de l'amour et de l'amitié, était particulièrement répandu à Dumat al-Jandal. Plus au sud, la tribu de Hudhayl vénérait la déesse Suwa', tandis que les tribus yéménites honoraient Yaghuth, souvent représenté sous la forme d'un lion. Non loin, la tribu de Hamdan avait pour idole Yā'ūq, symbolisé par un cheval. Enfin, les Himyarites du Yémen rendaient un culte à Nasr, l'homme-aigle, témoignant d'un totémisme encore vivace.

Divinités et Sanctuaires du Hijaz

Le cœur de l'Arabie occidentale, le Hijaz, n'était pas seulement le domaine de la Kaaba mecquoise. D'autres lieux saints et idoles locales attiraient pèlerins et dévots, créant un réseau complexe de croyances et de rituels.

Les Idoles de La Mecque et ses Environs

À proximité même du sanctuaire principal, d'autres figures étaient vénérées. La tradition rapporte l'histoire tragique d'Isaf et de sa partenaire Na'ila, pétrifiés pour avoir profané la Kaaba et dont les statues servirent d'avertissement avant de devenir elles-mêmes des objets de culte. Au-delà des rituels mecquois, le dieu Quzah était invoqué comme divinité de l'orage et des pluies, un rôle crucial dans un environnement désertique.

Les "Kaabas" Concurrentes et les Cultes Tribaux

Le prestige de La Mecque inspira la création de sanctuaires rivaux. Le plus célèbre était sans doute celui de Dhu l-Khalasa, surnommé la "Kaaba du Yémen", un important centre de pèlerinage pour les tribus du sud. De nombreuses tribus possédaient leurs propres idoles tutélaires, comme l'idole al-Fals, chère à la tribu des Tayy' dans le nord, ou encore la divinité Nuhm, dont la voix était censée émaner de l'idole. D'autres cultes, plus singuliers, se concentraient sur des objets naturels, à l'image du dieu Sa'd, un simple rocher sacré. La tribu de Quda'a, quant à elle, honorait la divinité al-Uqaysir, dont le culte était répandu en Syrie.

Panthéon du Nord et de la Nabatène

Aux confins septentrionaux de la péninsule, les influences des empires voisins, byzantin et sassanide, ainsi que l'héritage des royaumes nabatéens, façonnèrent un paysage religieux distinct, où les divinités arabes se mêlaient à des traditions plus anciennes.

Dhu l-Shara et Ruda : L'Héritage Nabatéen

Pétra, l'ancienne capitale nabatéenne, restait un centre spirituel important. Son dieu principal, Dhu l-Shara, "Celui de la Shara", était une divinité suprême dont le culte s'étendait bien au-delà des murs de la cité rose. Dans les déserts du nord, la divinité Ruda, souvent associée à la planète Vénus, était également l'objet d'une grande vénération, comme en témoignent de nombreuses inscriptions safaïtiques et thamudéennes.

Les Royaumes du Sud et leur Panthéon Propre

L'Arabie méridionale, "l'Arabie Heureuse" des Anciens, possédait une civilisation et une culture distinctes, avec un panthéon structuré reflétant la complexité de ses royaumes, notamment ceux de Saba et de Himyar.

Les Grandes Divinités Yéménites

Le panthéon sudarabique était dominé par une triade astrale. La figure principale était souvent 'Athtar, divinité masculine associée à Vénus, qui incarnait la fertilité et la protection. Le dieu-lune 'Almaqah était le protecteur du royaume de Saba', et de nombreux temples grandioses, comme celui de Marib, lui étaient dédiés. Enfin, la déesse solaire Shams complétait cette triade, particulièrement vénérée par les rois de Himyar. À leurs côtés, des divinités tribales comme 'Amm-'anas, le "dieu-oncle" de la tribu de Khawlan, jouaient un rôle essentiel dans la vie quotidienne et les alliances politiques.

Ce bref aperçu révèle l'extraordinaire diversité du paysage religieux préislamique. Chaque vallée, chaque tribu, chaque cité semblait posséder son panthéon, ses rituels et ses sanctuaires, un monde peuplé non seulement de dieux mais aussi de djinns et d'esprits omniprésents. Cette fragmentation religieuse, miroir de la fragmentation politique de la péninsule, constituait la toile de fond sur laquelle allait se déployer le message unificateur de l'islam, redéfinissant à jamais l'identité des peuples d'Arabie.