Dhu-l-Khalasa : Le Sanctuaire de la Kaaba du Sud
Au cœur des vallées fertiles du sud de l'Arabie, loin de l'agitation mecquoise, se dressait un sanctuaire dont la renommée rivalisait avec celle de la Kaaba : Dhu-l-Khalasa. Vénéré par de puissantes tribus, ce temple n'était pas seulement un lieu de culte, mais un pôle politique et spirituel majeur de l'Arabie préislamique, souvent désigné comme la « Kaaba du Yémen ».
Un Centre Religieux et Tribal au Sud de l'Arabie
L'influence de Dhu-l-Khalasa rayonnait sur une vaste région, unifiant sous sa bannière spirituelle des groupes tribaux fiers et indépendants. Sa position géographique et la nature de son idole en faisaient un lieu de rassemblement incontournable.
La Fondation du Sanctuaire à Tabala
Le sanctuaire était érigé à Tabala, une localité située sur la route commerciale reliant le Yémen au Hedjaz, à environ sept journées de marche au sud de La Mecque. Ce lieu n'était pas choisi au hasard. Protégé par les montagnes et irrigué par des points d'eau, il offrait un havre de paix et de prospérité. La localisation précise de Dhu-l-Khalasa à Tabala en faisait le centre névralgique pour les tribus Khath'am et Bajila, qui en étaient les principaux gardiens, mais aussi pour les Daws et d'autres clans de la région d'Asir.
L'Idole de Quartz Blanc
L'objet de vénération à Dhu-l-Khalasa était une pierre de quartz d'un blanc éclatant, sculptée en forme de couronne. Son nom, Al-Khalasa, est parfois interprété comme dérivant de la pureté de sa couleur. Cette idole n'était pas une simple pierre ; elle incarnait une présence divine, un point de contact entre le monde terrestre et les forces surnaturelles, inscrivant ce culte dans le vaste répertoire des divinités de la Jahiliyya, où les bétyles (pierres sacrées) jouaient un rôle central.
La « Kaaba du Yémen » : Un Sanctuaire Concurrent
La comparaison récurrente avec la Kaaba de La Mecque n'était pas anodine. Dhu-l-Khalasa partageait avec elle de nombreuses fonctions et représentait une alternative spirituelle et politique pour les tribus du sud, affirmant ainsi leur propre identité face à l'hégémonie grandissante des Qurayshites.
Rituels et Pèlerinages
À l'image de La Mecque, Dhu-l-Khalasa était un lieu de pèlerinage annuel. Les dévots y affluaient pour accomplir des rites de circumambulation (tawaf) autour du temple, présenter des offrandes et sacrifier des animaux. Le sanctuaire disposait d'un territoire sacré (haram) où toute violence était proscrite, garantissant la sécurité des pèlerins et la neutralité du lieu lors des fréquentes guerres intertribales.
Un Oracle Puissant et Respecté
L'une des fonctions les plus importantes du sanctuaire était la divination. Les prêtres de Dhu-l-Khalasa utilisaient des flèches sans plumes, les azlam, pour consulter la volonté divine avant toute décision majeure : mariage, voyage, commerce ou déclaration de guerre. Cette pratique renforçait le rôle d'oracle et de consultation de la divinité, faisant de ses prêtres des arbitres respectés dans les conflits tribaux.
Une Rivalité Politique et Spirituelle
En structurant la vie religieuse, sociale et politique des tribus yéménites et de leurs alliés, la fonction de Dhu-l-Khalasa comme une « Kaaba du Yémen » était une affirmation d'autonomie. Elle constituait un contrepoids direct à l'influence de La Mecque et de sa divinité Hubal, consolidant un axe sud-arabique distinct de celui du Hedjaz. Cette rivalité n'était pas seulement spirituelle, mais aussi économique, car les pèlerinages et les marchés qui les accompagnaient étaient une source de revenus considérable.
La Destruction sur Ordre Prophétique
L'avènement de l'Islam et l'unification de la péninsule sous une foi monothéiste allaient sceller le destin de Dhu-l-Khalasa. Pour asseoir l'unicité de Dieu et centraliser le culte à La Mecque, les sanctuaires concurrents devaient disparaître.
L'Expédition de Jarir ibn Abdullah al-Bajali
Selon les sources historiques, en l'an 10 de l'Hégire (vers 632 de notre ère), le prophète Muhammad confia à l'un de ses compagnons, Jarir ibn Abdullah, chef de la tribu Bajila fraîchement convertie, la mission de mettre fin au culte de Dhu-l-Khalasa. Jarir mena une expédition de 150 cavaliers. Le choix d'un notable de la région n'était pas anodin : il symbolisait la rupture des élites locales avec leur passé polythéiste.
La Fin d'un Culte Ancien
À leur arrivée, les forces musulmanes firent face à une résistance de la part des tribus Khath'am et des autres gardiens du temple. Après de brefs combats, le sanctuaire fut pris. Jarir ibn Abdullah ordonna de démolir le bâtiment et de brûler l'idole de quartz blanc jusqu'à ce qu'elle ne soit plus que « comme un chameau galeux ». Cet acte marqua la fin de la « Kaaba du Yémen » et symbolisa le triomphe du monothéisme sur les cultes ancestraux qui avaient façonné l'Arabie pendant des siècles.