Le Cri de la Mua'uda : L'Interdiction de l'Infanticide dans le Coran

Au cœur des déserts arides de l'Arabie préislamique, une pratique sombre jetait son ombre sur certaines tribus : le Wa'd al-Banat, l'infanticide des filles. C'est dans ce contexte que la révélation coranique est intervenue, non pas comme une simple loi, mais comme un cri puissant, celui de la Maw'ūda, la fillette enterrée vivante, dont la cause serait plaidée au Jour du Jugement.

La Voix Révélée de la Fille Enterrée

L'une des condamnations les plus poignantes et les plus directes de cette coutume se trouve dans la sourate At-Takwir (L'Obscurcissement). La scène décrite n'est pas terrestre, mais eschatologique, se déroulant lorsque le cosmos sera bouleversé. C'est là, dans le silence solennel de la fin des temps, qu'une question retentira à travers l'éternité, une question qui allait changer le destin de millions de filles à naître.

Une Question Posée au Jour du Jugement

Les versets 8 et 9 de la sourate 81 sont d'une force rhétorique inégalée : « Et quand on demandera à la fillette enterrée vivante (al-maw'ūda), pour quel péché elle a été tuée ? ». Le texte ne s'adresse pas d'abord au coupable, ne lui demande pas de se justifier. Au contraire, il donne la parole à la victime innocente. La question n'est pas de savoir qui l'a tuée, mais pourquoi. Cette interrogation suspend le jugement humain pour le placer directement devant la justice divine, soulignant l'absurdité et l'injustice fondamentale de l'acte.

La Personnification du Crime

En nommant la victime al-Maw'ūda, le Coran lui confère une identité et une dignité posthume. Elle n'est plus une statistique anonyme ou le symbole de la honte d'une famille, mais une personne à part entière dont le meurtre est un crime si grave qu'il mérite d'être l'un des premiers cas traités au Jour de la Résurrection. Cette personnification a transformé la perception d'une pratique sociale acceptée en un péché capital contre une âme innocente et contre Dieu lui-même.

Une Condamnation Morale et Économique

La révélation coranique ne s'est pas contentée de condamner l'acte sur le plan spirituel ; elle a également déconstruit les justifications sociales et économiques qui le sous-tendaient. Elle s'est attaquée aux racines mêmes du mal, en exposant la fausseté des peurs qui le nourrissaient.

La Pauvreté comme Faux Prétexte

L'une des raisons invoquées pour justifier l'infanticide était la crainte de ne pas pouvoir subvenir aux besoins d'une bouche supplémentaire, surtout celle d'une fille considérée comme non productive. Le Coran répond directement à cette angoisse dans la sourate Al-Isra (17:31) : « Et ne tuez pas vos enfants par crainte de pauvreté ; c'est Nous qui pourvoyons à leurs besoins et aux vôtres. Les tuer est, vraiment, un énorme péché. » Ce verset replace la subsistance (rizq) dans le domaine divin, rappelant aux hommes que leur rôle n'est pas de décider de la vie ou de la mort sur la base de craintes matérielles. Cette pratique était souvent justifiée par les racines de l'infanticide, mêlant peur de la misère et fardeau de la honte.

L'Infanticide, un Péché Associé à l'Idolâtrie

Le Coran élève l'interdiction de l'infanticide au rang des commandements fondamentaux, le plaçant aux côtés de l'interdiction du polythéisme (shirk) et du meurtre. Dans la sourate Al-An'am (6:151), il est dit : « ...ne tuez pas vos enfants pour cause de pauvreté. C'est Nous qui vous attribuons votre subsistance, ainsi qu'à eux... ». En associant cet acte aux péchés les plus graves, le message divin le dépouille de toute légitimité culturelle ou tribale, notamment chez certaines tribus comme les Banu Tamim et Asad où la pratique était connue, pour en faire une transgression universelle contre la loi divine.

L'Aube d'une Nouvelle Ère Sociale

L'interdiction coranique du Wa'd al-Banat n'a pas été une simple réforme législative, mais une véritable révolution éthique et sociale. Elle a marqué un tournant décisif dans la manière dont la société arabe naissante devait percevoir la vie, la famille et la valeur intrinsèque de chaque être humain, quel que soit son sexe.

La Réévaluation du Statut de la Femme

En protégeant la vie de la fillette dès sa naissance, l'islam posait la première pierre d'une réévaluation de son statut. Le visage assombri du père apprenant la naissance d'une fille, décrit dans le Coran (16:58-59), est présenté comme une attitude de l'ignorance (Jahiliyya) à rejeter. La survie de la fille n'était plus une question de chance ou de clémence paternelle, mais un droit divinement garanti. Cette transformation radicale a mis fin à la coutume tragique de l'enterrement des filles vivantes, enracinée dans la société de l'époque.

De la Coutume Tribale à la Loi Divine

L'intervention divine a déplacé l'autorité morale des traditions tribales vers une loi transcendante. Ce qui était autrefois une décision privée, laissée à l'appréciation d'un père ou d'un clan, devenait une affaire relevant de la foi et de la conscience individuelle devant Dieu. Le cri de la Maw'ūda, amplifié par la révélation, a ainsi sonné le glas d'une ère et inauguré une nouvelle vision où chaque vie est sacrée, un don divin à chérir et à protéger.