Tribus : Des Tamim et Asad Pratiquant l'Enterrement des Filles Vivantes
Au cœur des déserts arides de l'Arabie préislamique, la vie était régie par des codes d'honneur stricts et la lutte constante pour la survie. Si l'infanticide féminin, ou wa'd al-banât, n'était pas une coutume universelle, les sources historiques et la tradition orale l'associent de manière récurrente à certaines tribus puissantes, notamment les Banu Tamim et les Banu Asad.
Le Contexte Tribal : Honneur et Précarité
Pour comprendre cette pratique, il faut se plonger dans la psyché du Bédouin de la Jâhiliyya. La tribu était tout : protection, identité, fierté. L'honneur d'un homme, et par extension de sa tribu, était une valeur suprême, plus précieuse que la vie elle-même. Dans ce cadre, la naissance d'une fille pouvait être perçue comme une source de vulnérabilité. Une fille pouvait être capturée lors d'un raid, ramenant le déshonneur sur sa famille et son clan. Cette angoisse, couplée à la précarité économique, a fourni un terreau fertile à cette funeste pratique.
La Tribu des Banu Tamim : Une Fierté Impitoyable
Les Banu Tamim, une confédération tribale vaste et redoutée, étaient connus pour leur fierté démesurée et leur sensibilité extrême à la notion d'honneur ('ird). Des récits rapportent que certains hommes de cette tribu préféraient enterrer leurs filles vivantes plutôt que de risquer un jour le déshonneur qu'entraînerait leur capture par une tribu ennemie. Pour eux, cet acte préventif, aussi cruel soit-il, était une manière de protéger la lignée d'une humiliation insupportable. Le premier à avoir instauré cette pratique serait Qays ibn 'Asim, un chef des Tamim, suite à la capture de sa propre fille lors d'une guerre tribale.
Les Banu Asad : Le Poids de la Misère
Si l'honneur était un facteur majeur, la peur de la pauvreté jouait un rôle tout aussi déterminant, notamment chez les Banu Asad. Dans une économie de subsistance où chaque bouche à nourrir comptait, une fille était parfois vue comme un fardeau économique. Contrairement à un garçon, futur guerrier et pillard qui rapporterait des biens à la tribu, une fille nécessitait une dot pour son mariage et ne participait pas de la même manière à la puissance militaire du clan. Cette logique économique brutale, où la vie était mesurée à l'aune de son utilité immédiate, révèle les racines de cette pratique, entre peur de la honte et de la misère.
Récits et Figures : Entre Cruauté et Rédemption
Les chroniques de l'époque, bien que fragmentaires, nous ont laissé des témoignages poignants qui illustrent la complexité de cette période. Loin d'être un simple fait statistique, le wa'd al-banât était un drame personnel et familial, dont la mémoire a été conservée tant par les poètes que par des figures qui s'y sont opposées.
L'Acte du Wa'd : Une Marche vers l'Oubli
Les récits décrivent une scène d'une froideur terrible. Lorsqu'une fille atteignait l'âge de six ou sept ans, son père, le cœur endurci, lui demandait de se parer de ses plus beaux atours sous prétexte de rendre visite à une autre tribu. Il la menait alors loin dans le désert, vers un puits ou une fosse creusée à l'avance. Là, sans un mot, il la poussait dans le trou et le recouvrait de terre, étouffant ses cris sous le sable de l'oubli. Certains témoignages évoquent la confusion de l'enfant qui, parfois, essuyait la poussière de la barbe de son père pendant que celui-ci l'enterrait.
Sa'sa'a ibn Najiya : Le Rédempteur des Filles
Cependant, même au sein de ces tribus, des voix se sont élevées contre cette barbarie. La plus célèbre est celle de Sa'sa'a ibn Najiya, un notable des Banu Tamim et grand-père du célèbre poète Farazdaq. Avant l'avènement de l'Islam, il fut pris de pitié pour ces jeunes victimes. Il prit sur lui de racheter la vie de chaque fillette que son père s'apprêtait à tuer. Il offrait au père deux chamelles pleines et un chameau en échange de la vie de l'enfant. On raconte qu'au moment de l'arrivée de l'Islam, il avait ainsi sauvé plus de trois cents filles, un acte de compassion exceptionnel qui illumine la noirceur de la sombre coutume de l'enterrement des filles vivantes.
L'Écho dans la Révélation Coranique
Cette pratique a si profondément marqué la conscience collective qu'elle trouva un écho direct dans la révélation coranique. Le Coran ne se contente pas de la condamner, il la met en scène dans une vision eschatologique puissante. La sourate 81 (At-Takwir, L'Obscurcissement) décrit les signes de la fin des temps et du Jugement Dernier, et mentionne spécifiquement : « et qu'on demandera à la fillette enterrée vivante (al-maw'ûda), pour quel péché elle a été tuée ». Cette interrogation divine renverse radicalement la perspective : la victime silencieuse de la Jâhiliyya se voit dotée d'une voix et d'un droit à la justice divine, annonçant l'interdiction coranique de l'infanticide et le questionnement de la fille enterrée au Jour du Jugement. L'avènement de l'Islam mettra un terme définitif et sans équivoque à cette pratique, instaurant la sacralité de toute vie humaine, féminine comme masculine.