Termes : D'Emprunt au Guèze comme Hawariyyun et Mishkat

Au cœur de la péninsule Arabique, carrefour des civilisations, la langue arabe s'est nourrie des mots et des idées qui voyageaient avec les caravanes et les navires. Parmi ces influences, celle du guèze, la langue du royaume d'Axoum, a laissé une empreinte subtile mais significative dans le lexique coranique, comme en témoignent les termes Hawariyyun et Mishkat.

Le Contexte des Échanges Culturels et Linguistiques

Avant l'avènement de l'islam, l'Arabie n'était pas un monde isolé. Elle était une plaque tournante où se croisaient les routes commerciales reliant la Méditerranée à l'océan Indien. De l'autre côté de la mer Rouge se dressait le puissant royaume chrétien d'Axoum, en Éthiopie actuelle, dont la langue liturgique et littéraire était le guèze. Cette proximité géographique et commerciale a façonné l'héritage du royaume d'Axoum et de son commerce avec l'Arabie. Les routes maritimes étaient des artères vitales, où l'influence éthiopienne se propageait via les échanges avec le Yémen, alors un grand centre culturel. Ces relations n'étaient pas toujours pacifiques ; l'expédition abyssine de 570, connue comme l'année de l'Éléphant, a profondément marqué la mémoire collective et la culture arabe, intensifiant les contacts, même conflictuels, entre les deux rives.

Hawariyyun (حَوَارِيُّونَ) : Les Disciples Dévoués

Parmi les mots qui ont traversé la mer Rouge pour s'intégrer au vocabulaire coranique figure le terme Hawariyyun. Il apparaît à plusieurs reprises pour désigner les apôtres ou les disciples les plus proches du prophète Jésus (ʿĪsā).

Origine et Signification en Guèze

Le mot arabe Hawariyyun est un emprunt direct au guèze ḥawāryā (ሐዋርያ), qui signifie « apôtre ». Ce terme est lui-même issu de la racine sémitique ḥ-w-r, évoquant l'idée de voyager ou d'être envoyé, ce qui correspond parfaitement à la mission des apôtres. Dans le contexte du royaume chrétien d'Axoum, ce mot était central dans la terminologie ecclésiastique et religieuse. Il portait en lui tout le poids de la tradition chrétienne éthiopienne, l'une des plus anciennes au monde.

L'Usage dans le Coran

Dans le Coran, le terme est employé avec une précision remarquable, toujours en lien avec Jésus. Par exemple, dans la sourate Al-Imran (3:52), Jésus demande : « Qui sont mes alliés dans la voie de Dieu ? ». Les disciples répondent : « Nous sommes les alliés de Dieu » (Naḥnu anṣāru Llāh). Le texte les identifie comme les Hawariyyun. L'adoption de ce terme spécifique, plutôt qu'un équivalent arabe comme aṣḥāb (compagnons), montre une connaissance fine de la terminologie chrétienne et une volonté d'utiliser le mot juste, reconnu par les communautés connaissant ces traditions.

Mishkat (مِشْكَاة) : La Niche de Lumière

Un autre emprunt fascinant au guèze est le mot Mishkat, rendu célèbre par l'un des passages les plus mystiques et commentés du Coran : le Verset de la Lumière (Āyat an-Nūr).

L'Étymologie Éthiopienne

Le mot arabe Mishkat (مِشْكَاة) trouve son origine dans le guèze maskot (መስኮት), qui signifie « fenêtre » ou « ouverture laissant passer la lumière ». La transition phonétique du /s/ en guèze au /sh/ (ش) en arabe est un phénomène courant dans les emprunts entre langues sémitiques. Le terme décrivait à l'origine un élément architectural concret : une niche ou un renfoncement dans un mur, souvent utilisé pour y placer une lampe afin de la protéger du vent et de concentrer sa lumière.

La Symbolique dans la Sourate An-Nur

Dans la sourate An-Nur (24:35), ce terme architectural est élevé à un niveau de symbolisme spirituel inégalé : « Dieu est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche (Mishkat) où se trouve une lampe... ». Ici, Mishkat n'est plus une simple niche en pierre, mais devient la métaphore du cœur du croyant, réceptacle de la lumière divine. L'emprunt d'un mot si technique pour construire une image spirituelle aussi profonde illustre la capacité de la langue coranique à absorber et à transfigurer des éléments culturels extérieurs.

Conclusion : Un Lexique Tissé d'Influences

Les exemples de Hawariyyun et Mishkat ne sont pas des cas isolés. Ils sont les témoins silencieux d'une époque d'intenses interactions religieuses, culturelles et commerciales entre l'Arabie et l'Abyssinie. Loin de diminuer le caractère arabe du Coran, ces emprunts révèlent au contraire la richesse et le dynamisme d'une langue en contact avec le monde, une langue capable d'intégrer des concepts étrangers pour exprimer des vérités universelles. Ils nous racontent l'histoire d'un monde préislamique bien plus connecté et cosmopolite qu'on ne l'imagine souvent.