Taïf (الطائف) : Climat de Montagne et Prestige de la Tribu Thaqif
Perchée sur les hauteurs escarpées des monts Sarawat, Taïf se distingue comme une anomalie fertile au cœur d'une Arabie majoritairement aride. Surnommée le jardin du Hijaz, cette cité fortifiée offrait un refuge climatique et un centre de pouvoir distinct, dominant la région par son agriculture florissante et l'influence politique de ses maîtres.
Une Forteresse dans les Nuages
Pour le voyageur de l'Antiquité quittant les plaines brûlantes de la Tihama, l'ascension vers Taïf s'apparentait à un voyage vers un autre monde. À mesure que l'altitude augmentait, l'air devenait vif et les paysages de sable cédaient la place à des terrasses verdoyantes sculptées dans la roche. Taïf, dont le nom signifie « celle qui est entourée » ou « la ville encerclée », tirait son identité de son mur d'enceinte imposant. Cette muraille n'était pas un simple artifice défensif ; elle symbolisait la sédentarisation réussie et la prospérité d'une cité qui se démarquait nettement des autres villes majeures du Hijaz, souvent plus ouvertes aux vents du désert.
Les Jardins de l'Arabie
Derrière ces murs, la terre généreuse, arrosée par des pluies régulières et un système d'irrigation ingénieux, produisait des richesses que l'on ne trouvait nulle part ailleurs dans la péninsule. Les chroniqueurs rapportent l'abondance des vignes, dont les raisins étaient séchés pour produire des raisins secs exportés loin à la ronde, mais aussi des grenadiers, des figuiers et des pêchers. La production de miel de Taïf était également renommée pour sa pureté. Cette économie agricole, stable et excédentaire, conférait à la ville une autonomie alimentaire rare, créant un modèle social qui n'était pas sans rappeler, bien que dans un contexte géographique différent, celui de Yathrib et son organisation agricole.
Le Prestige des Roses
Outre les fruits, Taïf était célèbre pour ses roses. La distillation de ces fleurs permettait de produire des parfums et des huiles essentielles prisés par l'élite arabe et exportés via les routes caravanières. Cette industrie du luxe contribuait à la réputation de raffinement associée à la ville montagneuse.
L'Hégémonie de la Tribu Thaqif
La prospérité de Taïf était indissociable de la tribu qui la gouvernait : les Banu Thaqif. Réputés pour leur intelligence politique, leur éloquence et leur savoir-faire technique — notamment dans la maçonnerie et le travail du cuir —, les Thaqifites formaient une aristocratie puissante. Ils n'étaient pas de simples bédouins sédentarisés, mais des gestionnaires avisés qui entretenaient des relations diplomatiques complexes avec les tribus environnantes, notamment les Hawazin.
Une Relation Ambivalente avec les Quraysh
Les liens entre Taïf et La Mecque étaient étroits, tissés d'alliances matrimoniales et d'intérêts commerciaux, mais aussi d'une rivalité latente pour la suprématie régionale. De nombreux riches marchands mecquois possédaient des résidences secondaires et des vergers à Taïf, où ils venaient chercher la fraîcheur durant les mois d'été accablants. Cette villégiature créait une dépendance économique, mais les Thaqifites veillaient jalousement à leur indépendance politique face à La Mecque, sanctuaire de la Kaaba et métropole commerciale, avec qui ils traitaient d'égal à égal.
Le Sanctuaire d'Al-Lat
Au cœur de la vie spirituelle de Taïf se dressait le sanctuaire d'Al-Lat, l'une des divinités les plus vénérées de l'Arabie préislamique. Contrairement à la pierre noire de La Mecque, Al-Lat était représentée à Taïf par une pierre cubique blanche, ornée et parfumée, abritée sous un temple richement décoré qui possédait son propre territoire sacré (haram), où il était interdit de chasser ou de couper des arbres.
Un Centre de Pèlerinage
La vénération d'Al-Lat attirait des pèlerins de tout le Hijaz, renforçant le statut de ville sainte de Taïf. Les Thaqifites tiraient une grande fierté et des revenus substantiels de ce culte. La présence de ce sanctuaire majeur, couplée à la proximité du célèbre marché d'Ukaz — foire commerciale et poétique annuelle située non loin de la ville —, faisait de Taïf un pôle culturel et religieux incontournable, rivalisant symboliquement avec l'autorité spirituelle de ses voisins.