Taha Hussein et 'Fi al-Shi'r al-Jahili' (1926) : Une Révolution Critique
En 1926, le monde intellectuel arabe fut secoué par un véritable séisme littéraire. Un livre, publié au Caire par une figure déjà respectée mais controversée, allait déclencher une tempête de passions, de débats et de procès. Cet ouvrage, c'était Fi al-Shi'r al-Jahili (De la poésie préislamique), et son auteur, Taha Hussein, venait d'inscrire son nom dans l'histoire comme l'un des pionniers de la thèse sceptique radicale qui remet en cause la tradition.
Un Intellectuel Iconoclaste dans une Égypte en Ébullition
Pour comprendre la portée de ce livre, il faut se replonger dans l'Égypte des années 1920. Le pays, en pleine effervescence nationaliste et culturelle, est un carrefour d'idées où s'affrontent la tradition et la modernité. Taha Hussein (1889-1973) incarne parfaitement ces tensions. Devenu aveugle dans son enfance, son parcours est exceptionnel : formé à la prestigieuse université Al-Azhar, bastion de l'orthodoxie sunnite, il poursuit ses études à la Sorbonne, à Paris, où il s'imprègne de la méthode critique occidentale, notamment du doute cartésien.
L'application du doute méthodique
De retour en Égypte, Taha Hussein est déterminé à appliquer cette rigueur critique au patrimoine littéraire arabe, considéré jusqu'alors comme un corpus quasi sacré. Il ne s'agit pas pour lui d'un acte de défiance, mais d'une quête de vérité historique. Il veut débarrasser l'histoire littéraire des mythes et des légendes pour la fonder sur des preuves tangibles, une démarche qui allait inévitablement heurter les certitudes établies.
La Thèse Centrale : Une Vaste Forgerie Post-Islamique
Le cœur de l'argumentation de Fi al-Shi'r al-Jahili est d'une simplicité désarmante et d'une audace inouïe. Taha Hussein affirme que la quasi-totalité de la poésie que la tradition attribue à l'ère préislamique (la Jahiliyya) est apocryphe. Selon lui, elle n'est pas l'œuvre des poètes bédouins du désert, mais une fabrication bien plus tardive, datant des premiers siècles de l'Islam.
Cette conclusion radicale ne vient pas de nulle part. Elle postule que cette poésie fut forgée pour diverses raisons : pour glorifier certaines tribus aux dépens d'autres dans le nouvel ordre politique islamique, pour fournir aux grammairiens et aux exégètes du Coran des exemples linguistiques confirmant leurs théories, ou encore pour illustrer des récits historiques. Cette idée a profondément nourri le débat sur la possibilité que la poésie jahilite soit en réalité post-islamique.
Les Arguments de la Contestation
Pour étayer sa thèse, Taha Hussein ne se contente pas d'affirmations. Il déploie une panoplie d'arguments méthodiques qui s'attaquent aux trois piliers de l'authenticité de la poésie : la langue, le contenu et la transmission.
L'argument linguistique et stylistique
Hussein est frappé par l'uniformité de la langue poétique attribuée à la période préislamique. Comment des poètes de tribus si diverses, parlant des dialectes différents, auraient-ils pu composer dans une langue si homogène, si parfaite et, surtout, si proche de l'arabe coranique ? Pour lui, cette langue unique est le signe d'une création post-islamique, façonnée par le modèle linguistique du Coran et standardisée par les grammairiens de l'époque abbasside.
Les anachronismes historiques et culturels
L'historien en lui scrute le contenu des poèmes et y décèle de nombreuses invraisemblances. Les descriptions de la vie, des mœurs, des croyances religieuses et des conflits tribaux lui semblent souvent en décalage avec la réalité historique de l'Arabie préislamique telle qu'on peut la reconstituer. Il met en lumière de multiples arguments historiques et anachronismes qui, selon lui, trahissent une composition plus tardive.
La Tempête : Réactions et Conséquences
La publication du livre déclenche une fureur sans précédent. Les critiques fusent de toutes parts. Les milieux religieux conservateurs l'accusent de saper les fondements de la foi, car en doutant de la poésie, il remettait en cause le contexte linguistique et culturel même dans lequel le Coran fut révélé. Pour beaucoup, c'était une attaque indirecte contre le Livre sacré lui-même.
La controverse dépasse rapidement le cercle académique pour devenir une affaire d'État. Des plaintes sont déposées, et l'ouvrage est au centre de scandales littéraires et judiciaires retentissants. Sous la pression, le livre est retiré de la vente, et Taha Hussein est démis de ses fonctions universitaires. Il publiera l'année suivante une version amendée et expurgée, intitulée Fi al-Adab al-Jahili (De la littérature préislamique), mais le coup avait déjà été porté.
Un Débat Ouvert : Héritage et Postérité
Malgré le scandale, l'œuvre de Taha Hussein a durablement transformé les études littéraires arabes. Elle a forcé les chercheurs, même ses plus farouches opposants, à justifier leurs positions avec une rigueur nouvelle et à ne plus accepter la tradition comme une vérité révélée. Le doute était désormais permis, et la critique historique devenait un outil incontournable.
Son approche n'était pas entièrement nouvelle ; elle s'inscrivait dans un courant plus large de remise en question où l'orientaliste britannique Margoliouth avait déjà émis des doutes similaires quelques années auparavant. Cependant, venant d'un intellectuel arabe de sa stature, la thèse a eu un impact infiniment plus grand. Fi al-Shi'r al-Jahili reste, près d'un siècle plus tard, un jalon essentiel, le symbole d'une modernité critique qui a osé interroger son propre héritage pour mieux le comprendre.