Suwa' (سواع) : Idole Protectrice de la Tribu Hudhayl
Dans la vallée de Ruhat, située à environ trois milles de La Mecque, se dressait un sanctuaire vénéré par les guerriers et les poètes de la tribu Hudhayl. Suwa', divinité silencieuse souvent représentée sous les traits d'une femme ou d'une pierre grossièrement taillée, incarnait la persistance d'une adoration remontant à la nuit des temps. Ce chapitre explore l'histoire de cette idole, de ses origines mythiques au temps du prophète Noé jusqu'à sa destruction finale lors de l'avènement de l'Islam.
L'Héritage Antédiluvien et la Dispersion
L'histoire de Suwa' ne commence pas dans les sables de l'Arabie, mais dans les mémoires embrumées de l'humanité, bien avant le déluge. Selon la tradition rapportée par Ibn al-Kalbi et les exégètes du Coran, Suwa' était à l'origine un homme pieux, vivant à une époque où la foi monothéiste s'effritait. À sa mort, Satan inspira à son peuple d'ériger une statue pour perpétuer son souvenir et s'inspirer de sa vertu.
Ce glissement progressif de la commémoration vers l'adoration ne fut pas isolé. Suwa' appartenait à ce groupe de cinq hommes vertueux divinisés, formant un panthéon mentionné plus tard dans le Livre Saint. Il partageait cette vénération ancestrale avec Wadd, le dieu de l'affection et de l'amour, dont le culte allait plus tard s'enraciner chez les Kalb.
De la Mésopotamie à la Mer Rouge
Après le grand Déluge, ces idoles furent ensevelies par les limons et l'oubli, jusqu'à ce que le diable ne les révèle à nouveau aux Arabes. C'est Amr ibn Luhay, le chef des Khuza'a responsable de l'introduction de l'idolâtrie à La Mecque, qui exhuma ces effigies sur les rives de Jeddah. Guidé par des visions occultes, il attribua chaque idole à une tribu spécifique, tissant ainsi la carte religieuse de la péninsule.
Tandis que d'autres idoles voyageaient vers le Yémen ou le nord, Suwa' fut confiée à la tribu de Hudhayl ibn Mudrikah. Elle devint leur patronne, leur protectrice, celle vers qui ils tournaient leurs visages avant le combat ou lors des disettes. Ce transfert d'une figure antique vers une tribu bédouine illustre comment elle s'intégra parmi les divinités secondaires et autres idoles vénérées en Arabie, consolidant un polythéisme tribal farouchement défendu.
Le Sanctuaire de Ruhat
Installée à Ruhat, dans la région de Yanbu, l'idole jouissait d'un prestige immense. Les Hudhayl, tribu éloquente et guerrière, bâtirent autour d'elle un véritable domaine sacré (hima). La géographie jouait un rôle clé : la proximité avec La Mecque permettait une interaction constante entre le culte de Suwa' et celui des idoles de la Kaaba.
Les Gardiens Banu Lihyan
La garde du sanctuaire (sadinah) était l'apanage des Banu Lihyan, un clan respecté au sein des Hudhayl. Être gardien de Suwa' conférait une autorité politique et sociale. Les pèlerins y apportaient des offrandes, sacrifiaient du bétail et cherchaient des oracles. Contrairement à Nasr, l'aigle divinité solaire des Himyarites, dont le culte était géographiquement éloigné et politiquement distinct, Suwa' était intimement liée à la sphère d'influence mecquoise.
Rituels et Représentations
Bien que souvent décrite comme une pierre, certaines traditions orales rapportent que Suwa' avait une forme féminine, symbolisant peut-être la fertilité ou la protection maternelle. Les rituels impliquaient des circumambulations (tawaf) autour de l'effigie. La ferveur des Hudhayl pour Suwa' égalait celle que d'autres tribus portaient à leurs propres protecteurs, comme les adorateurs de Yaghuth, le secoureur vénéré par les Madhhij, qui emmenaient leur idole sur les champs de bataille.
La Chute de l'Idole
L'année 8 de l'Hégire marqua un tournant décisif. Après la conquête pacifique de La Mecque, le Prophète Muhammad (paix et bénédiction sur lui) entreprit de purifier la péninsule de ses idoles ancestrales. Il envoya des détachements militaires vers les principaux sanctuaires alentour. Pour Suwa', la tâche fut confiée au célèbre compagnon Amr ibn al-Aas.
Le Face-à-face Final
Lorsque Amr ibn al-Aas arriva à Ruhat, il trouva le gardien du temple (sadin) debout près de l'idole, confiant. Le dialogue qui s'ensuivit, rapporté par les historiens, illustre le fossé entre la superstition ancienne et la nouvelle foi :
- Le Gardien : « Que viens-tu faire ? »
- Amr : « Le Messager d'Allah m'a ordonné de la détruire. »
- Le Gardien : « Tu ne pourras pas. »
- Amr : « Pourquoi ? »
- Le Gardien : « Elle t'en empêchera. »
Amr rétorqua : « Es-tu toujours dans ton erreur ? Cette pierre peut-elle entendre ou voir ? » Il s'approcha alors de l'idole et la brisa, ou selon certaines versions, ordonna de démolir le coffre qui l'abritait. Les murs s'effondrèrent, révélant le vide. Aucun éclair ne frappa Amr, aucune malédiction ne s'abattit sur lui. Cette impuissance flagrante rappelait le destin de Ya'uq, l'idole de l'ancien Yémen, dont les légendes de puissance s'évaporèrent face à la réalité du monothéisme.
La Fin d'une Ère
Après avoir détruit l'idole et pillé le trésor du temple, Amr retourna vers le gardien : « Qu'en penses-tu maintenant ? » Le gardien, témoin de l'incapacité de sa divinité à se défendre elle-même, embrassa l'Islam sur-le-champ. La destruction de Suwa' mit fin à des millénaires de culte au sein de la tribu Hudhayl, scellant l'unification religieuse de la région du Hedjaz.