Souk de Dhu al-Majaz (ذو المجاز) : Étape Ultime avant le Grand Pèlerinage

Au cœur de la péninsule Arabique préislamique, alors que les clameurs poétiques d'Ukaz s'étaient tues et que l'agitation de Majanna s'apaisait, une dernière étape attendait les voyageurs avant l'immersion totale dans le sacré. Dhu al-Majaz n'était pas simplement un lieu d'échange ; c'était le seuil final, le vestibule poussiéreux mais solennel où le marchand se dépouillait peu à peu de ses ambitions terrestres pour revêtir l'habit du pèlerin. C'est ici, à l'ombre des montagnes, que se jouait l'acte final de la saison des marchés.

Un Sanctuaire Commercial à l'Ombre des Montagnes

Contrairement aux vastes plaines ouvertes qui accueillaient les premières foires, Dhu al-Majaz se nichait dans un cadre géographique plus intime et stratégique, agissant comme un entonnoir spirituel et logistique vers les lieux saints. Les caravanes, chargées des dernières denrées invendues et des provisions nécessaires aux rites à venir, convergeaient vers ce point précis.

L'atmosphère y était différente. Si l'on y commerçait encore, l'air semblait déjà vibrer d'une tension religieuse. Pour saisir pleinement l'importance de cette étape, il est essentiel de visualiser la localisation de Dhu al-Majaz au pied du Mont Arafat, une position géographique qui ne devait rien au hasard. Situé à une courte distance de La Mecque, ce souk servait de camp de base avancé, où les tribus arabes, amies ou rivales, plantaient leurs tentes à l'ombre du mont Kabkab.

Une Topographie de l'Attente

Le terrain, moins vaste que celui d'Ukaz, imposait une promiscuité qui favorisait les échanges de dernière minute, mais surtout les préparatifs collectifs. Les puits d'eau, vitaux pour la multitude s'apprêtant à affronter les jours de rites sous le soleil zénithal, devenaient les points névralgiques du marché. C'est ici que l'on stockait l'eau, que l'on vérifiait les montures, et que l'on achetait les bêtes destinées au sacrifice.

La Chronométrie du Sacré

Le temps, à Dhu al-Majaz, ne se comptait plus en semaines de festivités mais en jours comptés avant l'absolu. Dès l'apparition du croissant de lune marquant le début du mois sacré de Dhu al-Hijjah, le marché s'animait d'une frénésie particulière. Cette période était strictement régulée, car elle constituait le dernier maillon d'une chaîne temporelle complexe.

Tout le fonctionnement de la foire était dicté par le calendrier de Dhu al-Majaz et l'ouverture de la saison du Hajj. Durant les huit premiers jours du mois, les activités commerciales battaient leur plein, mais avec une finalité précise : la subsistance. On y vendait moins de poésie et de produits de luxe que de vivres, de tissus pour l'Ihram (état de sacralisation) et de sandales robustes pour la marche.

Le Jour de Tarwiyah

Le point d'orgue de cette période survient le huitième jour, connu sous le nom de Yawm al-Tarwiyah, ou jour de l'abreuvement. Ce nom, évocateur, rappelle la fonction vitale de Dhu al-Majaz : c'était le moment où les pèlerins faisaient leurs dernières provisions d'eau pour les emporter vers la plaine d'Arafat et de Mina, lieux dépourvus de sources suffisantes à l'époque. Ce jour marquait la dissolution du marché en tant qu'entité économique au profit de la caravane orante.

L'Intégration dans le Cycle des Foires

Dhu al-Majaz ne peut être compris isolément. Il était l'aboutissement d'un système économique et culturel parfaitement huilé qui traversait l'Arabie. Les marchands qui arrivaient ici avaient souvent parcouru des centaines de kilomètres, suivant un itinéraire précis qui les menait du nord au sud, ou de l'est vers le Hedjaz.

Ce marché s'inscrit donc comme la conclusion logique de la dynamique des souks, foires commerciales et culturelles qui structuraient la société préislamique. Là où Ukaz était une foire d'apparat et de politique internationale, et Majanna une étape de transition, Dhu al-Majaz représentait le recentrage sur l'essentiel. Les alliances tribales scellées plus tôt dans la saison étaient ici mises à l'épreuve de la piété commune et de la trêve sacrée.

Le Passage vers l'Au-delà du Commerce

Alors que le soleil se couchait sur le huitième jour de Dhu al-Hijjah, une transformation s'opérait. Les bruits de marchandage s'estompaient pour laisser place à la Talbiyah, l'invocation du pèlerin répondant à l'appel divin. Les étals étaient démontés, les richesses matérielles empaquetées ou consommées.

C'était là tout le rôle de Dhu al-Majaz dans la clôture des foires avant les rites sacrés : agir comme un sas de décompression. Il permettait aux Arabes de passer de l'état de marchands, préoccupés par le gain et l'honneur tribal, à celui de serviteurs humbles devant la divinité. Une fois Dhu al-Majaz quitté, il n'y avait plus de commerce, plus de vente, plus d'achat ; il ne restait que la montagne d'Arafat, le silence du désert et l'attente du pardon.