Le (سجع الكهان) : Saj' al-Kuhhan ou la Langue Mystérieuse des Devins
Dans le silence des déserts de l'Arabie préislamique, où chaque parole avait un poids et chaque son une résonance, une forme de discours se distinguait par son caractère sacré et mystérieux : le Saj' al-Kuhhān. Cette prose rythmée, employée par les devins, n'était pas un simple moyen de communication, mais un véritable instrument de pouvoir spirituel, destiné à dévoiler l'invisible et à impressionner les esprits.
La Nature et la Forme du Saj'
Avant même de s'interroger sur le sens de ses oracles, l'auditeur était saisi par la forme du Saj'. Il ne s'agissait ni de la poésie (shi'r) aux mètres complexes et codifiés, ni de la prose ordinaire (nathr). Le Saj' se situait dans un entre-deux, une catégorie à part. Il se caractérisait par des phrases courtes et cadencées, dont les finales rimaient entre elles, créant un effet incantatoire et mnémonique. Le rythme, les assonances et les allitérations n'étaient pas de simples artifices, mais des éléments essentiels qui conféraient à la parole du devin une autorité surnaturelle, comme si elle émanait d'une source au-delà du monde des hommes.
Une Prose Rythmée Distincte de la Poésie
La distinction avec la poésie est fondamentale. Alors que le poète était un maître du verbe et de la métrique ('arud), reconnu pour son talent artistique, le Kāhin était un canal. Le Saj' ne suivait pas les seize mètres classiques de la poésie arabe. Sa musicalité reposait sur la répétition de schémas sonores à la fin de segments syntaxiques (fawāṣil), produisant une mélodie envoûtante qui semblait imiter le murmure d'une révélation.
Le Langage de l'Énigmatique et du Sacré
Le vocabulaire du Saj' était souvent choisi pour son archaïsme et son obscurité. Le devin employait des mots rares, des tournures de phrases ambiguës et des métaphores denses. Cette complexité n'était pas une faiblesse, mais une force. Elle obligeait le consultant à méditer sur l'oracle, à en chercher le sens caché, renforçant ainsi le prestige du devin qui, seul, semblait en détenir la clé. Le message était volontairement voilé, car ce qui vient de l'invisible ne saurait être exprimé avec la clarté du langage humain quotidien.
La Source d'Inspiration : Entre Divin et Djinn
Pour les Arabes de la Jāhiliyya, il était impensable qu'un homme puisse produire de telles paroles par sa seule intelligence. La puissance du Saj' résidait dans sa source présumée. Les devins n'étaient pas considérés comme les auteurs de leurs oracles, mais comme des réceptacles. Leurs transes, leurs convulsions et l'étrangeté de leur discours étaient autant de preuves qu'une force supérieure parlait à travers eux. Cette conviction était au cœur de la croyance en un contact étroit entre les devins et les djinns, qui agissaient comme leurs inspirateurs.
Chaque devin était censé avoir un esprit familier, un tābi' ou un rā'ī (un « voyant »), généralement un djinn, qui lui soufflait les secrets du monde invisible. C'est cet intermédiaire qui, selon la croyance populaire, captait des bribes d'informations aux confins du ciel pour les transmettre au devin sous la forme rythmée et énigmatique du Saj'.
Le Saj' dans la Pratique Divinatoire
Le Saj' était l'outil par excellence des consultations oraculaires, qui touchaient à tous les aspects de la vie tribale. Qu'il s'agisse de retrouver un chameau égaré, d'interpréter un rêve menaçant, de prédire l'issue d'une bataille ou de régler un litige sur une lignée, on se tournait vers le devin. Ce dernier, après un rituel préparatoire, entrait dans son état de conscience altérée et prononçait son oracle en Saj'. Ses paroles, brèves et percutantes, scellaient des destins et apaisaient les angoisses collectives, illustrant la diversité des fonctions sociales et cultuelles du devin au sein de sa société.
Saj' et Révélation Coranique : Une Distinction Fondamentale
Avec l'avènement de l'Islam, le Saj' al-Kuhhān fut confronté à une nouvelle forme de parole sacrée : le Coran. Les détracteurs du Prophète Muhammad (ﷺ) à La Mecque l'accusèrent d'être un Kāhin et prétendirent que le Coran n'était qu'une forme de Saj'. Cependant, le texte coranique lui-même réfute vigoureusement cette assimilation. Dans la sourate Al-Haqqah (69:42), il est clairement affirmé : « Et ce n'est point la parole d'un devin ; mais vous vous rappelez peu. »
Bien que le Coran emploie une prose rimée (fawāṣil), les différences sont profondes. Le style coranique est d'une complexité et d'une richesse littéraire sans commune mesure avec les oracles souvent laconiques du Saj'. Plus important encore, le contenu et la finalité divergent radicalement. Alors que le Saj' des figures illustres parmi les devins de l'Arabie, comme Satih ou Shiqq, portait sur des préoccupations matérielles et locales, le Coran déploie une vision du monde complète, un message théologique universel, une éthique et une législation. Le Coran ne vise pas à prédire l'avenir immédiat, mais à guider l'humanité vers son salut éternel.
Ainsi, le Saj' al-Kuhhān s'est progressivement éteint. Il demeure le témoin fascinant d'une époque et d'une spiritualité où le verbe était un pont vers le sacré, un écho du monde des esprits. Sa disparition marque la fin d'une vision du monde, intrinsèquement liée au rôle central du devin dans la société de la Jāhiliyya, et l'aube d'une nouvelle ère définie par une Révélation d'une tout autre nature.