Rôle (القلامسة qallamis) : Des Banu Kinana ou Qallamis dans la Gestion du Calendrier

Dans le silence des déserts et l'effervescence des foires de l'Arabie préislamique, le temps n'était pas une ligne droite immuable, mais une matière flexible, modelée par les besoins des hommes. Au cœur de cette organisation temporelle se trouvait une fonction aussi prestigieuse que mystérieuse, celle des Qallamis (القلامسة), les maîtres du calendrier, chargés de la délicate pratique d'Al-Nasi' ou le report des mois sacrés.

Le Gardien du Temps Sacré : Origines et Fonctions des Qallamis

Le pouvoir de décréter la paix ou de permettre la guerre, d'avancer la saison des récoltes ou de retarder un pèlerinage, reposait sur la parole d'un seul homme, le Qalammas. Cette charge n'était pas attribuée au hasard ; elle était le privilège héréditaire d'une lignée spécifique, issue de la puissante tribu des Banu Kinana.

Une lignée issue des Banu Kinana

Les Qallamis, ou plus précisément le clan des Fuqaym au sein des Banu Kinana, avaient acquis ce droit de génération en génération. Leur proximité tribale avec les Quraysh de La Mecque leur conférait une légitimité et une autorité reconnues dans une grande partie de la péninsule. Ils n'étaient pas de simples astronomes ; ils étaient les arbitres du temps sacré, leur décision engageant l'équilibre social, économique et militaire des tribus. Leur savoir, transmis oralement, était un mélange d'observation des astres et de pragmatisme politique.

Le rituel de la proclamation

La scène se répétait chaque année, lors des grands rassemblements de pèlerinage comme à Mina, ou des foires commerciales comme celle de 'Ukaz. Le Qalammas en fonction montait sur une éminence, attendu par une foule de chefs de tribus, de marchands et de pèlerins. Dans un silence solennel, il proclamait le calendrier pour l'année à venir. Il annonçait si un mois intercalaire serait ajouté, ou si la sacralité d'un mois comme Muharram serait reportée. Sa parole, une fois prononcée, devenait loi, redéfinissant le rythme de la vie pour des milliers de personnes.

Al-Nasi' : Un Outil de Pouvoir et de Stabilité

La pratique du Nasi' (le report) était la principale prérogative des Qallamis. Elle consistait à insérer un treizième mois environ tous les trois ans pour réaligner le calendrier lunaire, plus court, sur le cycle solaire des saisons. Mais derrière cette nécessité pratique se cachaient des enjeux de pouvoir considérables.

L'intercalation, une nécessité économique et militaire

D'un point de vue économique, le report permettait de s'assurer que les pèlerinages et les grandes foires aient lieu à des saisons clémentes, favorisant le commerce et les échanges. Sur le plan militaire, le Nasi' était une arme stratégique. En déclarant un mois sacré profane, le Qalammas pouvait autoriser une tribu à poursuivre une guerre ou à lancer une attaque surprise, rompant la trêve sacrée à son avantage. Cette flexibilité calendaire, bien que parfois nécessaire, ouvrait la porte à d'évidentes manipulations des alliances et des conflits.

L'autorité incontestée du Qalammas

Le pouvoir du Qalammas était immense. Les historiens rapportent que lorsqu'il proclamait le report, les tribus scandaient : « Nous suivons ta décision ». Son jugement était perçu comme inspiré, presque divin, et le contester revenait à défier un ordre établi et respecté. Ce prestige assurait à la tribu des Banu Kinana une influence qui dépassait de loin sa simple force militaire, la plaçant au centre du jeu politique de l'Arabie préislamique.

Les Figures Historiques et le Déclin d'une Pratique

Comme toute institution humaine, la fonction des Qallamis a été incarnée par des hommes dont l'histoire a parfois retenu le nom, avant de voir son existence même remise en cause par une nouvelle vision du monde et du temps.

Les derniers Qallamis avant l'Islam

Les sources historiques citent plusieurs figures ayant exercé cette charge. L'un des plus connus fut Hudhayfa ibn 'Abd, du clan des Fuqaym, qui fut parmi les derniers à proclamer le Nasi'. Ces hommes étaient les dépositaires d'une tradition ancestrale, mais aussi les témoins de son déclin à l'aube d'une ère nouvelle qui allait redéfinir la notion même de temps sacré.

La fin d'un temps : L'abolition par le Coran

L'arrivée de l'Islam marqua la fin de cette pratique. Le Prophète Muhammad, lors de son Pèlerinage d'Adieu, déclara que le temps était revenu à sa configuration originelle, telle que Dieu l'avait créée. Cette pratique d'intercalation fut formellement interdite. En effet, cette ère de manipulation du temps sacré prit fin avec l'abolition divine du Nasi', telle que stipulée dans le Coran, instaurant un calendrier purement lunaire de douze mois, intangible. Le rôle des Qallamis, autrefois si central, devint alors une relique de l'histoire, un chapitre fascinant de la Jahiliyya.