Rencontre avec l'Islam : Le Lien de Labid ibn Rabi'a avec le Prophète
Dans l'immensité de l'Arabie du VIIe siècle, où la parole du poète était à la fois loi, mémoire et fierté tribale, une voix s'élevait au-dessus des autres : celle de Labid ibn Rabi'a. Déjà une légende de son vivant, ce maître du verbe incarnait l'idéal bédouin. Son histoire est celle d'un homme au sommet de son art, dont la vie bascula à la rencontre d'une parole nouvelle, celle de l'Islam.
L'Arabie à la veille d'un bouleversement
Avant que la lumière de l'Islam ne se lève sur la péninsule, l'Arabie était une mosaïque de tribus puissantes, régies par des codes d'honneur ancestraux. Au cœur de cette société, le poète, le shâ'ir, était une figure centrale. Il célébrait les exploits, pleurait les morts et fustigeait les ennemis. Labid, de la noble tribu des Banu 'Amir, excellait dans cet art, au point que l'un de ses poèmes fut jugé digne d'être suspendu aux murs de la Kaaba, rejoignant le cercle très fermé des sept chefs-d'œuvre connus sous le nom de Mu'allaqat. Sa vie, telle qu'il nous la conte, était celle d'un poète nomade et respecté, un compagnon des rois et des chefs, dont la sagesse transparaissait déjà dans ses vers.
La Délégation à Médine
Le vent du changement soufflait depuis La Mecque et Médine. La renommée de Muhammad, le Prophète de l'Islam, et de sa communauté grandissante parvenait aux campements les plus reculés. En l'an 9 de l'Hégire, connue comme l'« Année des Délégations », les tribus de toute l'Arabie affluèrent à Médine pour rencontrer le Prophète et, pour beaucoup, prêter allégeance. Parmi elles se trouvait une délégation des Banu 'Amir, dont faisait partie un Labid déjà âgé, mais dont le prestige était intact.
Une rencontre de deux mondes
L'arrivée de la délégation à Médine symbolisait la rencontre entre l'ancienne Arabie, celle de la fierté tribale et de la poésie guerrière, et la nouvelle communauté fondée sur la foi en un Dieu unique. Les délégués, habitués aux fastes des cours et aux joutes oratoires, se présentèrent devant le Prophète. Ils étaient venus pour jauger cet homme qui unifiait les tribus sous une seule bannière, non par la force des armes, mais par celle de la foi.
Le dialogue et la curiosité
La rencontre ne fut pas un simple acte politique. C'était un dialogue. Le Prophète Muhammad accueillit les délégués avec respect et écouta leurs poètes, comme le voulait la coutume. Arid ibn Qays, un autre membre de la délégation, récita des vers vantant la noblesse de sa tribu. Puis, tous les regards se tournèrent vers Labid, le maître incontesté. Mais ce qui allait se passer dépassait de loin la simple joute poétique.
L'Écho du Coran
Le Prophète, en réponse, ne récita pas de poésie. Il demanda à un de ses Compagnons de réciter des versets du Coran. Pour Labid, qui avait passé plus d'un siècle à maîtriser chaque nuance, chaque rythme et chaque image de la langue arabe, l'effet fut foudroyant. Ce n'était pas de la poésie, ni de la prose des devins. C'était une parole d'une nature entièrement nouvelle, une éloquence qui semblait porter en elle une autorité divine.
Quand le verbe humain se tait
Les sources historiques rapportent que les versets récités frappèrent Labid au plus profond de son être. Lui, dont l'œuvre la plus célèbre est une profonde méditation sur la fugacité de l'existence et la vanité des choses terrestres, entendait un message qui donnait un sens nouveau à ces mêmes thèmes : la vie, la mort, le jugement et la soumission au Créateur. La beauté stylistique du Coran, alliée à la profondeur de son message, rendait toute poésie humaine pâle en comparaison.
L'Acceptation de l'Islam
La rencontre avec le Prophète et l'écoute du Coran scellèrent le destin de Labid. Lui et la majorité de sa délégation embrassèrent l'Islam sur-le-champ. Pour le poète, ce fut une transformation radicale. Ce moment marque un tournant si profond qu'il est au cœur de la conversion de Labid et des raisons pour lesquelles il cessa presque entièrement d'écrire de la poésie. On lui attribue cette phrase célèbre : « Dieu m'a donné le Coran en échange de la poésie. » Il aurait par la suite seulement composé un ou deux vers après sa conversion, considérant que la parole divine surpassait et remplaçait toute expression humaine.
La conversion de Labid ibn Rabi'a est plus qu'une anecdote historique. Elle est le symbole de la transition d'une ère à une autre, où l'un des plus grands dépositaires de la tradition orale et poétique de la Jâhiliyya reconnaît la primauté de la Révélation. Le maître des mots avait trouvé la Parole ultime.