Origine Traditionnelle : Abrahamique du Pèlerinage Arabe
Au cœur des traditions arabes préislamiques, le pèlerinage à La Mecque puise ses racines dans un récit fondateur, celui du patriarche Abraham. Bien avant que la vallée ne devienne un carrefour commercial et un panthéon d'idoles, la mémoire collective des Arabes la liait à un acte de foi monothéiste, marquant à jamais le paysage et l'esprit de l'Arabie.
L'Établissement dans la Vallée de Bakka
Le récit traditionnel nous transporte dans un temps immémorial, où le prophète Abraham, sur ordre divin, guida son épouse Hajar et leur nourrisson, Ismaël, à travers le désert. Leur voyage s'acheva dans une vallée aride, stérile et inhabitée, connue sous le nom de Bakka, le futur site de La Mecque. Laissant derrière lui quelques provisions et une outre d'eau, Abraham repartit, confiant sa famille à la protection divine. Ce lieu, choisi par Dieu, était destiné à devenir un sanctuaire sacré.
La Source Miraculeuse de Zamzam
L'épuisement rapide des vivres plongea Hajar dans le désespoir. Voyant son fils se consumer de soif, elle se mit à courir frénétiquement entre les deux petites collines de Safa et Marwa, scrutant l'horizon en quête d'aide. Après sept allers-retours éperdus, l'ange Gabriel, selon la tradition, frappa le sol, faisant jaillir une source d'eau pure aux pieds d'Ismaël. Cette source, la fontaine de Zamzam, ne se contenta pas de sauver la mère et l'enfant ; elle devint le cœur battant de la vallée, attirant les caravanes et permettant l'établissement de la tribu nomade des Jurhum, qui furent les premiers habitants de La Mecque.
La Construction de la Kaaba, Maison primordiale
Des années plus tard, Abraham revint dans la vallée pour retrouver un Ismaël devenu homme. Ensemble, ils reçurent une nouvelle mission divine : élever en ce lieu une Maison dédiée à l'adoration du Dieu unique, un sanctuaire purifié pour ceux qui viendraient y accomplir des circuits rituels, s'y tenir en prière et s'y incliner. Ce fut l'édification de la Kaaba, une simple structure cubique, mais au symbolisme immense.
L'institution des Rites du Pèlerinage
La tradition rapporte qu'Abraham construisait tandis qu'Ismaël lui apportait les pierres. Une pierre particulière, la « Station d'Abraham » (Maqâm Ibrâhîm), lui servait d'échafaudage mouvant, s'élevant à mesure que les murs montaient. Une fois la construction achevée, Dieu ordonna à Abraham d'appeler l'humanité entière au pèlerinage. C'est à ce moment que furent institués les rites fondamentaux : la circumambulation (Tawâf) autour de la Maison, la course entre Safa et Marwa en mémoire de Hajar, et le rassemblement sur les plaines avoisinantes. Ainsi naquit le pèlerinage de la Jahiliyya, entre tradition et païnisme, un héritage qui allait traverser les siècles.
La Garde du Sanctuaire et la Lente Dérive
La garde de la Kaaba et la perpétuation des rites furent confiées à Ismaël et à sa descendance. Pendant des générations, le monothéisme abrahamique (connu sous le nom de hanîfiyyah) demeura la foi des habitants de La Mecque. Cependant, avec le temps, l'isolement et les influences des peuples voisins, la pureté du message originel commença à s'éroder. Le souvenir d'Abraham restait vivace, mais les pratiques cultuelles commencèrent à changer.
L'Introduction de l'Idolâtrie
Les chroniques arabes attribuent souvent à un chef de la tribu des Khuza'a, 'Amr ibn Luhay, la responsabilité d'avoir introduit l'idolâtrie à La Mecque. Lors d'un voyage en Syrie, il aurait été séduit par les pratiques des habitants qui vénéraient des statues, et il en rapporta une, Hubal, qu'il installa à l'intérieur même de la Kaaba. Cet acte marqua un tournant funeste, initiant une évolution vers de profondes déformations païennes des rites originels. Peu à peu, chaque tribu voulut sa propre idole près du sanctuaire central, transformant la Maison du Dieu unique en un panthéon comptant jusqu'à 360 idoles.
La Persistance de la Mémoire Abrahamique
Malgré cette prolifération polythéiste, la sacralité de la Kaaba et le prestige du pèlerinage ne faiblirent pas. Les Arabes de toute la péninsule continuaient d'affluer, vénérant la Maison comme celle d'Allah, le dieu suprême, tout en invoquant les idoles comme intermédiaires. Cette dualité explique pourquoi, des siècles plus tard, l'Islam, en abolissant le paganisme, a pu restaurer le pèlerinage sur ses fondations abrahamiques, car de nombreux rituels du Hajj préislamique furent conservés, simplement purifiés de leurs scories idolâtres.