Origine : Du Conflit La Persécution des Chrétiens par le Roi Juif Dhu Nuwas

Au cœur du VIe siècle, l'Arabie du Sud est une terre de richesses et de tensions spirituelles. Alors que les grandes puissances se disputent le contrôle des routes commerciales, le royaume de Himyar, fier et indépendant, bascule dans une tragédie qui allait redessiner la carte géopolitique du Proche-Orient antique. C'est l'histoire d'un roi, d'une foi, et d'un massacre qui ébranla la conscience du monde de l'époque.

L'Ascension de Yusuf As'ar Yath'ar

Pour comprendre le drame qui allait se jouer, il faut tourner le regard vers le trône de Himyar. Au début du siècle, un nouveau souverain accède au pouvoir : Yusuf As'ar Yath'ar, plus connu sous le surnom de Dhu Nuwas, « l'homme à la longue chevelure ». Contrairement à ses prédécesseurs qui maintenaient un équilibre précaire entre les cultes polythéistes et les monothéismes naissants, Dhu Nuwas embrassa le judaïsme avec une ferveur ardente, non seulement par conviction spirituelle, mais aussi par stratégie politique.

Une conversion politique et identitaire

Le choix du judaïsme par le roi himyarite n'était pas anodin. Il s'agissait d'un acte de défiance suprême envers l'Empire byzantin et son allié de l'autre côté de la Mer Rouge. En effet, Dhu Nuwas percevait le christianisme comme le cheval de Troie du Royaume d'Axoum, l'empire éthiopien et puissance chrétienne de la mer Rouge. Pour préserver l'indépendance du Yémen face à cet axe byzantino-axoumite, il chercha à unifier son peuple sous une bannière religieuse distincte, transformant la foi en un rempart contre l'impérialisme étranger.

Les premières escarmouches

Dès son avènement, Dhu Nuwas adopta une posture hostile. Il commença par intercepter les marchands byzantins traversant son territoire et bloqua le commerce vers l'Éthiopie. Ces actes de guerre économique s'accompagnèrent rapidement de purges internes. Le roi voyait en chaque communauté chrétienne de son royaume une cinquième colonne potentielle, prête à ouvrir les portes aux envahisseurs éthiopiens. Cette paranoïa d'État allait se cristalliser autour de la riche oasis de Najran.

Le Massacre de Najran et les Gens du Fossé

Najran, ville prospère située au nord du Yémen, était le joyau du christianisme arabe. Sa population, riche de ses vergers et de son commerce, refusait de se soumettre à la conversion forcée exigée par Dhu Nuwas. En 523, le roi himyarite marcha sur la cité avec ses armées, déterminé à briser cette résistance.

Le siège et la tromperie

Face aux murailles imprenables de Najran, Dhu Nuwas usa de ruse. Il promit l'amnistie et la sécurité aux habitants s'ils ouvraient leurs portes. Les notables de la ville, espérant épargner leur peuple d'un long siège, acceptèrent la parole du roi. Mais une fois maître de la cité, Dhu Nuwas renia ses promesses. Il posa un ultimatum brutal : renier le Christ et adopter le judaïsme, ou mourir.

L'horreur de l'Ukhdud

Ce qui suivit reste gravé dans la mémoire historique et religieuse comme l'épisode des « Ashab al-Ukhdud » (les Gens du Fossé). Devant le refus obstiné des habitants, menés par leur chef Aréthas (Al-Harith), Dhu Nuwas ordonna de creuser d'immenses tranchées. Il y fit allumer de grands brasiers. Les chroniques rapportent que des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants furent jetés vivants dans ces fosses ardentes, préférant le martyre à l'apostasie. La fumée de Najran s'éleva comme un sombre avertissement à toute l'Arabie : le prix de la dissidence était le feu.

L'Appel au Secours et la Mobilisation Générale

Le massacre ne put être contenu dans le silence des déserts. Un survivant, nommé Daws Dhu Tha'laban, parvint à échapper à la vigilance des gardes himyarites. Le cœur lourd et portant les stigmates de la tragédie, il traversa l'Arabie pour porter la nouvelle à l'empereur byzantin Justin Ier.

La diplomatie de la vengeance

L'empereur, bien que protecteur des chrétiens, était trop éloigné géographiquement pour intervenir directement. Il relaya donc l'appel au secours, accompagné d'une lettre officielle, à son allié le plus proche : le Négus Kaleb d'Axoum. Pour le souverain éthiopien, l'attaque contre Najran n'était pas seulement une offense religieuse, c'était une provocation politique intolérable qui menaçait ses intérêts commerciaux et son prestige.

Le prélude à l'invasion

Le Négus Kaleb commença alors à rassembler une flotte immense et une armée considérable. L'objectif n'était plus simplement de punir une escarmouche, mais de renverser le régime de Dhu Nuwas. Cet événement tragique de Najran devint ainsi le catalyseur direct de l'histoire de la domination éthiopienne sur l'Arabie Heureuse, ouvrant une nouvelle ère d'occupation étrangère au Yémen.

Alors que les navires axoumites fendaient les flots de la Mer Rouge, Dhu Nuwas tentait vainement de rallier les tribus arabes à sa cause. Mais l'horreur de ses crimes avait isolé le roi. Le destin de Himyar était scellé, et les armées se dirigeaient inéluctablement vers la côte pour ce qui serait la décisive bataille de Himyar, un triomphe militaire d'Axoum et la fin de l'État himyarite.

La chute de Dhu Nuwas allait non seulement mettre fin à l'indépendance juive du Yémen, mais aussi installer au pouvoir des gouverneurs éthiopiens bâtisseurs, dont l'ambition les mènerait plus tard à ériger des monuments tels qu'al-Qullays, la magnifique cathédrale de Sanaa, symbole de la nouvelle hégémonie chrétienne.