Note : Sur le Rôle de Juge à Ukaz de Nabigha

Dans l'effervescence de l'Arabie préislamique, le marché d'Ukaz n'était pas seulement un lieu d'échanges commerciaux, mais le théâtre vibrant des joutes poétiques. Au cœur de cette institution, la figure d'An-Nabigha adh-Dhubyani se détache, non seulement comme poète, mais comme l'arbitre suprême dont le jugement pouvait façonner les destins littéraires et consacrer la gloire des tribus.

Le Marché d'Ukaz : Cœur Battant de la Culture Arabe

Chaque année, dans une plaine non loin de Ta'if, les tribus de la péninsule observaient une trêve sacrée pour converger vers Ukaz. Loin d'être une simple foire commerciale où se troquaient marchandises et bétail, Ukaz était l'agora du monde arabe. C'est là que les alliances se nouaient, que les exploits guerriers étaient célébrés et, surtout, que la poésie, art suprême, trouvait sa plus haute expression.

Un Carrefour Culturel et Poétique

Imaginez la scène : des centaines de tentes dressées sous un soleil implacable, le brouhaha des chameliers, le parfum des épices et de l'encens. Au milieu de cette foule bigarrée, des cercles se formaient autour des poètes. Chacun venait déclamer ses vers, porteur de l'honneur de sa tribu. Ces concours n'étaient pas de simples divertissements ; ils constituaient un enjeu de prestige et d'influence politique majeur. La victoire d'un poète rejaillissait sur son peuple tout entier.

La Tente Rouge, Symbole d'Autorité

Au-dessus de toutes les autres se dressait une tente de cuir rouge, la qubba al-ḥamrāʾ. Sa présence signalait la tenue du tribunal de la poésie. C'était là que siégeait le juge, l'expert dont l'oreille et le savoir étaient unanimement reconnus. Cet honneur insigne fut accordé à An-Nabigha adh-Dhubyani. Le voir siéger dans cette tente, c'était assister à la consécration d'un maître, dont le statut d'arbitre était devenu légendaire et confirmait sa place parmi les grands ordonnateurs de la poésie arabe.

An-Nabigha, le Juge Suprême de la Poésie

La fonction de juge à Ukaz exigeait bien plus qu'une simple appréciation esthétique. Elle requérait une connaissance encyclopédique de la langue, une maîtrise des règles complexes de la métrique (ʿarūḍ) et une sensibilité aiguë aux subtilités des images et des thèmes. An-Nabigha incarnait toutes ces qualités, et son autorité reposait sur un consensus, une reconnaissance de sa supériorité par ses pairs.

L'Affaire d'Al-Khansa' et Hassan ibn Thabit

Une anecdote, rapportée par de nombreuses sources, illustre parfaitement son rôle. La poétesse Al-Khansa' vint déclamer une élégie poignante à la mémoire de ses frères, Sakhr et Mu'awiya. Après elle se présenta le déjà célèbre Hassan ibn Thabit, poète des Ghassanides et futur "poète du Prophète". Après avoir écouté les deux, An-Nabigha rendit son verdict. Se tournant vers Al-Khansa', il déclara : « Sans Abu Basir [le poète Al-A'sha] qui a déjà récité avant toi, j'aurais dit que tu es la plus grande poétesse de tous les Arabes. » À Hassan, il reconnut son talent mais affirma la supériorité de l'élégie d'Al-Khansa'. Ce jugement, venant d'une telle autorité, contribua à établir la réputation d'Al-Khansa' comme la plus grande poétesse élégiaque de la littérature arabe.

La Portée de ses Jugements

Les critiques d'An-Nabigha étaient souvent techniques et d'une précision redoutable. Il pouvait relever une faiblesse dans une rime, une image inappropriée ou un choix lexical discutable. Ces verdicts, aussi acérés que la finesse de son style panégyrique, pouvaient consacrer ou briser une réputation. Ils ne constituaient pas seulement un avis, mais une sentence qui fixait la valeur d'une œuvre et de son auteur aux yeux de toute l'Arabie. Il participait ainsi activement à la définition du canon poétique préislamique.

Héritage d'un Maître-Critique

Le rôle d'An-Nabigha à Ukaz dépasse celui du simple poète. Il est le premier grand critique littéraire dont l'histoire a retenu le nom avec une telle précision. Son tribunal poétique sous la tente rouge symbolise l'institutionnalisation de la critique et l'extrême raffinement atteint par la culture arabe bien avant l'avènement de l'Islam. En jugeant les vers de ses contemporains, An-Nabigha n'a pas seulement distribué la gloire ; il a poli et préservé l'instrument le plus précieux des Arabes : leur langue.