Note : Sur la Légende du Brigand Ta'abbata Sharran
Au cœur des récits de l'Arabie préislamique, la figure de Ta'abbata Sharran se distingue par l'aura de mystère et de légende qui l'enveloppe. Plus qu'un simple poète ou un brigand, il est un archétype, un personnage dont les exploits flirtent avec le surnaturel, rendant parfois difficile la distinction entre l'homme, Thābit ibn Jābir, et le mythe qu'il est devenu.
Le Surnom, Genèse d'un Mythe
Le nom même de Ta'abbata Sharran (تأبط شرا), qui signifie littéralement « celui qui a mis un mal sous son aisselle », est la première porte d'entrée de sa légende. Plusieurs traditions orales, rapportées bien plus tard par les philologues, tentent d'expliquer l'origine de ce surnom. Chacune dessine une facette du personnage, oscillant entre la réalité du guerrier et la fantasmagorie du héros de conte.
La Version du Sabre
L'explication la plus rationnelle et la plus sobre veut que le surnom fasse simplement allusion à son habitude de ne jamais se séparer de son sabre. Il le portait constamment glissé sous son aisselle, signe d'une vie précaire où le danger était omniprésent. Cette interprétation dépeint un homme pragmatique et méfiant, parfaitement adapté à l'existence rude des Sa'alik, ces poètes-brigands qui vivaient en marge de la société tribale.
La Légende de la Goule
Une autre version, beaucoup plus spectaculaire, plonge ses racines dans le folklore bédouin. On raconte qu'une nuit, alors qu'il errait seul dans le désert, Ta'abbata Sharran rencontra une ghūl, une créature démoniaque changeforme qui hantait les lieux isolés pour dévorer les voyageurs. Loin de fuir, il l'aurait affrontée et tuée. Pour prouver son exploit, il aurait tranché sa tête et l'aurait ramenée à sa tribu en la portant sous son bras. Ce récit illustre sa bravoure surhumaine et sa capacité à triompher non seulement des hommes, mais aussi des forces obscures du désert.
Le Coureur Inégalé
Au-delà de son nom, la légende de Ta'abbata Sharran est indissociable de sa vitesse prodigieuse. Les chroniques et les poèmes le décrivent comme un coureur phénoménal, capable de distancer les cavaliers les plus rapides et de rivaliser avec les gazelles. Cette compétence n'était pas un simple attribut athlétique ; elle était la clé de sa survie.
Dans les raids (ghazawāt) qu'il menait, sa vitesse lui permettait de frapper par surprise et de s'évanouir dans le paysage avant que l'ennemi ne puisse réagir. Lorsqu'il était poursuivi, aucune monture ne pouvait le rattraper dans les terrains accidentés qu'il affectionnait. Cette agilité, presque animale, renforce le profil de ce poète-brigand de la tribu Fahm, le présentant comme un être en parfaite symbiose avec l'environnement hostile du désert, un homme qui a transformé ses propres capacités physiques en sa meilleure arme et son plus sûr refuge.
Un Destin Poétique et Tragique
Les légendes entourant Ta'abbata Sharran n'auraient sans doute pas traversé les siècles sans la puissance de la poésie. Ses propres vers, ainsi que ceux de ses contemporains, ont servi de véhicule à ses exploits, les magnifiant et les gravant dans la mémoire collective. Sa poésie est à son image : vive, énergique, décrivant la course, le combat, la faim et la liberté farouche du désert.
Ces récits poétiques illustrent parfaitement le style si particulier de la poésie des brigands, où l'individualisme et l'honneur personnel priment sur l'allégeance tribale. Cependant, cette vie de défis constants et de ruptures avec les normes sociales le mena à une fin violente, tué lors d'une embuscade par la tribu de Hudhayl. Ainsi, la légende de Ta'abbata Sharran est aussi celle d'un destin tragique, où l'homme qui avait défié les hommes et les démons finit par succomber, laissant derrière lui le souvenir impérissable d'un esprit indomptable de l'Arabie ancienne.