Mustafa Sadiq al-Rafi'i : Et sa Défense Virulente
Au cœur des tumultes intellectuels qui agitèrent l'Égypte dans les années 1920, une figure se dressa avec une force peu commune pour défendre le patrimoine littéraire arabe. Mustafa Sadiq al-Rafi'i, poète et essayiste de renom, devint le porte-étendard de la tradition face à une vague de scepticisme qui menaçait les fondements mêmes de la culture arabo-musulmane.
Le Séisme Intellectuel de l'Affaire Taha Hussein
L'année 1926 marqua un tournant. Taha Hussein, une figure montante de l'intelligentsia égyptienne, publia son ouvrage retentissant, De la poésie préislamique (*Fi al-Shi'r al-Jahili*). Appliquant la méthode du doute cartésien à la littérature, il y remettait en cause l'authenticité de la quasi-totalité de la poésie attribuée à l'ère préislamique, la considérant comme une fabrication ultérieure des grammairiens et transmetteurs. La publication fut un véritable séisme. Elle ne menaçait pas seulement un corpus poétique, mais l'édifice culturel bâti sur la langue de cette époque, langue dans laquelle le Coran fut révélé. Face à ce choc, la riposte ne se fit pas attendre, s'inscrivant dans ce qui constitue aujourd'hui une synthèse globale des réponses apportées aux sceptiques de l'époque.
La Riposte Foudroyante : Sous la Bannière du Coran
Parmi les voix qui s'élevèrent, celle de Mustafa Sadiq al-Rafi'i fut la plus prompte et la plus virulente. Quelques mois à peine après la parution du livre de Taha Hussein, il publia sa réponse cinglante : Sous la Bannière du Coran (*Tahta Rayat al-Qur'an*). Cet ouvrage n'était pas une simple critique littéraire ; c'était un acte de guerre intellectuelle pour la défense d'un héritage jugé sacré.
Un Défenseur de la Tradition
Al-Rafi'i, homme de lettres profondément ancré dans la tradition classique, voyait dans la thèse de Taha Hussein une attaque non seulement contre la poésie, mais contre le Coran lui-même. Pour lui, le patrimoine poétique préislamique était le terreau linguistique et culturel qui attestait de l'inimitabilité stylistique (*i'jaz*) du Livre Saint. Le discréditer revenait à affaiblir la portée du miracle coranique.
Le Titre comme Manifeste
Le choix du titre, Sous la Bannière du Coran, était en soi un manifeste. Al-Rafi'i plaçait d'emblée le débat sur un terrain non seulement littéraire, mais fondamentalement religieux et identitaire. La poésie n'était pas un simple objet d'étude académique ; elle était un rempart protégeant le cœur de la foi.
Les Piliers de l'Argumentation d'al-Rafi'i
La défense d'al-Rafi'i reposait sur plusieurs axes, alliant conviction religieuse, critique méthodologique et un style polémique redoutable.
L'Argument Religieux : Protéger le Coran
Le cœur de son argumentation était théologique. Si la poésie préislamique, réputée pour son éloquence, était une forgerie tardive, comment alors mesurer le défi stylistique que le Coran avait lancé aux Arabes de l'époque ? Pour al-Rafi'i, nier l'authenticité de cette poésie revenait à vider le concept d'*i'jaz* de sa substance historique. Il accusait donc Taha Hussein de saper, consciemment ou non, les fondements de la foi musulmane sous couvert de critique scientifique.
La Critique de la Méthode Sceptique
Al-Rafi'i s'attaqua vivement à l'importation de la méthode cartésienne dans un domaine où, selon lui, elle n'avait pas sa place. Il jugeait absurde d'appliquer un doute systématique à un corpus transmis et validé par des générations de philologues et d'érudits musulmans. Il défendit avec ferveur la fiabilité du système traditionnel de transmission orale et écrite (*riwaya*), le considérant comme une science rigoureuse que les critiques modernes ignoraient par arrogance.
Un Style Polémique et Assumé
Le ton d'al-Rafi'i était loin d'être neutre. Il maniait une prose enflammée, parfois agressive, usant de l'invective et de l'attaque personnelle contre Taha Hussein, qu'il considérait comme un disciple égaré de l'orientalisme occidental. Son approche contrastait fortement avec la posture plus mesurée d'Ahmad Amin, qui, bien que critique, engagea le débat sur un ton plus académique.
L'Héritage d'un Combat Littéraire
L'intervention passionnée de Mustafa Sadiq al-Rafi'i a durablement marqué le débat. En se positionnant comme le champion de la tradition, il a rallié une large partie de l'opinion publique et des savants d'Al-Azhar. Son œuvre est devenue un point de référence pour tous ceux qui, par la suite, ont cherché à défendre l'authenticité de la poésie jahilite. Si son style polémique peut aujourd'hui paraître excessif, sa défense a contraint le camp sceptique à affiner ses arguments et a stimulé une nouvelle génération de chercheurs, comme en témoignent plus tard les minutieuses études de cas menées par Shawqi Dayf. Al-Rafi'i reste dans l'histoire comme le gardien intransigeant d'un patrimoine qu'il considérait comme indissociable de l'identité arabo-musulmane.