David Samuel Margoliouth : Le Scepticisme Avant la Tempête

Bien avant que Taha Hussein ne secoue le monde intellectuel arabe avec son ouvrage Fi al-Shi'r al-Jahili, une figure de l'orientalisme britannique avait déjà posé les jalons d'une critique radicale. David Samuel Margoliouth, professeur d'arabe à l'Université d'Oxford, fut l'un des premiers à remettre systématiquement en question l'authenticité de la poésie préislamique, préparant le terrain pour la controverse à venir.

L'article de 1925 : une déflagration intellectuelle

L'histoire de ce débat moderne commence véritablement un an avant la publication du livre de Taha Hussein. En 1925, Margoliouth publie un article au titre sans équivoque, "The Origins of Arabic Poetry" (Les Origines de la Poésie Arabe), dans le prestigieux Journal of the Royal Asiatic Society. Loin des cercles du Caire ou de Damas, c'est depuis Oxford que la première pierre fut jetée, avec une force qui allait traverser les frontières académiques.

La thèse de la fabrication post-islamique

Le cœur de l'argument de Margoliouth était aussi simple que dévastateur : la quasi-totalité du corpus poétique attribué à l'ère préislamique (la Jāhiliyyah) était, selon lui, une forgerie. Il soutenait que ces poèmes avaient été composés bien plus tard, principalement durant les époques omeyyade et abbasside. Cette thèse sceptique considérant la poésie jahilite comme largement post-islamique suggérait que ces vers avaient été créés pour des raisons précises : fournir un support linguistique et contextuel à l'exégèse du Coran, et servir les fiertés tribales et les rivalités politiques des premiers siècles de l'Islam.

Une critique de la transmission orale

Margoliouth attaquait également un pilier de la tradition littéraire arabe : la fiabilité de la transmission orale (al-riwaya). Il exprimait un doute profond quant à la capacité des transmetteurs (ruwat) à mémoriser et à transmettre fidèlement des milliers de vers sur plusieurs générations, sans l'aide de l'écrit. Pour lui, le processus de collecte, mené par des philologues des IIe et IIIe siècles de l'Hégire, n'était pas une simple compilation mais un acte de création ou, au mieux, d'embellissement massif.

Les Arguments de Margoliouth : Entre Philologie et Hypercriticisme

Pour étayer sa théorie, l'orientaliste britannique ne se contentait pas de doutes généraux. Il avançait une série d'arguments méthodiques, mêlant analyse linguistique et critique historique, qui allaient former l'arsenal de la pensée sceptique pour les décennies à venir.

L'argument de l'uniformité linguistique

Un des piliers de son raisonnement reposait sur l'étonnante homogénéité de la langue poétique. Comment des tribus nomades, dispersées sur un immense territoire et souvent en conflit, auraient-elles pu produire une poésie si uniforme dans sa grammaire, son lexique et ses conventions stylistiques ? Pour lui, cette koinè poétique était un anachronisme flagrant, un indice pointant vers une standardisation plus tardive, à l'époque où l'arabe du Coran était devenu la norme. Ces arguments historiques relevant des anachronismes, que Taha Hussein reprendra avec force, mettaient en doute la vision traditionnelle d'une Arabie tribale aux dialectes variés.

L'influence du Coran et l'absence de preuves matérielles

Margoliouth soulignait aussi que de nombreux thèmes et références dans cette poésie semblaient refléter une vision du monde déjà islamisée. Il y voyait des allusions à des récits prophétiques ou à des concepts monothéistes qui, selon lui, ne pouvaient pas être aussi répandus avant l'avènement de l'Islam. De plus, il insistait sur l'absence totale de preuves archéologiques : aucune inscription, aucun papyrus de l'époque ne venait corroborer l'existence de ces odes complexes.

L'influence sur Taha Hussein et la réception de ses idées

Bien que formulées dans un cercle académique occidental, les idées de Margoliouth ne tardèrent pas à trouver un écho retentissant dans le monde arabe, principalement à travers l'œuvre de Taha Hussein.

Une inspiration directe pour "Fi al-Shi'r al-Jahili"

L'impact des travaux de Margoliouth fut immense. En publiant son livre 'Fi al-Shi'r al-Jahili' en 1926, qui provoqua une véritable révolution critique, l'intellectuel égyptien ne cachait pas sa dette intellectuelle envers l'orientaliste britannique. Il adopta la méthode du doute cartésien pour aboutir à des conclusions très similaires, systématisant et popularisant pour le public arabe les doutes que Margoliouth avait formulés un an plus tôt.

Une controverse durable

En reprenant et en développant les thèses de Margoliouth, Taha Hussein déclencha des scandales littéraires et judiciaires retentissants qui secouèrent l'Égypte et le monde arabe. Si la position hypercritique de Margoliouth fut largement rejetée par la plupart des orientalistes et des savants arabes, son questionnement a eu le mérite de forcer la recherche à adopter des méthodes plus rigoureuses. Il a ouvert une brèche, obligeant les défenseurs de l'authenticité à affûter leurs arguments et à ne plus considérer ce patrimoine littéraire comme un dogme intouchable, mais comme un objet d'étude historique et critique.