L'Oratoire : Et l'Éloquence chez Quss ibn Sa'ida
Dans le tumulte des sables et des caravanes de l'Arabie préislamique, la parole était un trésor. Parmi les maîtres de cet art, une figure se détache avec une clarté singulière : Quss ibn Sā'ida al-Iyādī. Plus qu'un poète, il fut un orateur (khaṭīb) dont la voix, empreinte de sagesse et de monothéisme, résonne encore dans la mémoire de la culture arabe.
Le Souk d'Ukaz : Théâtre de l'Éloquence
Pour comprendre la portée du verbe de Quss, il faut se transporter dans l'effervescence du Souk d'Ukaz. Loin d'être un simple marché, c'était le cœur battant de la vie culturelle arabe. Chaque année, les tribus s'y rassemblaient non seulement pour le commerce, mais aussi pour des joutes poétiques et oratoires où se jouaient l'honneur et le prestige. L'éloquence (al-balāgha) et l'art oratoire (al-khiṭāba) y étaient les plus hautes distinctions.
La Parole comme Pilier Social
Dans cette société de tradition orale, un discours bien tourné pouvait sceller une alliance, déclarer une guerre, ou apaiser un conflit ancestral. Le khaṭīb, l'orateur, était un personnage central, un sage dont la maîtrise du langage guidait sa tribu. C'est sur cette scène prestigieuse, devant une foule bigarrée de bédouins, de marchands et de chefs de clan, que Quss ibn Sa'ida allait livrer son plus célèbre sermon.
Le Sermon Immortel de Quss
Les chroniques le décrivent comme un vieil homme sage, monté sur son chameau de couleur cendrée, dominant la foule de sa stature et de son aura. Le silence se fit lorsqu'il prit la parole, non pour déclamer des vers vantant la gloire de sa tribu, mais pour inviter à une méditation universelle. Son discours, rapporté à travers les âges, est un monument de la rhétorique arabe.
Une Rhétorique de la Méditation
D'une voix puissante et rythmée, il commença par une apostrophe devenue légendaire : « Ô gens, rassemblez-vous, écoutez et retenez ! Quiconque vit, meurt ; et quiconque meurt, s'en va. Et tout ce qui doit arriver, arrivera. » Il ne parlait pas de gloire éphémère, mais du cycle de la vie et de la mort, une vérité implacable pour tous.
Son style était marqué par le sajʿ, une prose rimée et assonancée qui donnait à ses paroles une musicalité et une force mémorielle exceptionnelles. Il pointait les signes de l'univers comme preuves d'un Créateur unique : « Dans le ciel, il y a des nouvelles, et sur la terre, des leçons à tirer... Une nuit obscure, un ciel étoilé, et des mers aux vagues profondes. »
La Vision d'un Hanīf
Le message de Quss était celui d'un hanīf, l'un de ces monothéistes préislamiques qui rejetaient le polythéisme ambiant. Il évoquait un Dieu unique, un jugement dernier et une résurrection, des thèmes qui allaient devenir centraux dans le message de l'islam quelques décennies plus tard. Ces idées, portées par une rhétorique impeccable, sont au cœur de la figure de Quss ibn Sā'ida al-Iyādī, le grand orateur de la Jāhiliyya.
L'Héritage d'une Parole Fondatrice
L'impact du sermon de Quss ibn Sa'ida dépasse largement les frontières du Souk d'Ukaz. Il est considéré comme un jalon dans l'histoire de la langue et de la pensée arabes, un moment où l'art oratoire s'est élevé à une dimension spirituelle et philosophique.
Un Précurseur de la Prédication Islamique
La structure de son discours, son rythme et ses thèmes ont profondément marqué la tradition. L'utilisation du sajʿ, la méditation sur la création et l'appel à la morale sont des éléments que l'on retrouvera dans la prédication islamique (khuṭba). Son éloquence a laissé une empreinte si profonde qu'elle est souvent citée comme un modèle pour l'art oratoire de l'islam naissant.
La tradition islamique elle-même garde une mémoire vive de cet orateur. Un récit rapporte que le Prophète Muhammad, avant sa mission, l'aurait entendu à Ukaz et aurait conservé un souvenir admiratif de ses paroles, allant jusqu'à dire : « Que Dieu fasse miséricorde à Quss, j'espère qu'au Jour de la Résurrection, il sera ressuscité comme une communauté à lui seul. » Cette reconnaissance souligne le statut exceptionnel d'un homme dont la parole, née dans le désert, a su toucher à l'universel.