Les Grandes Saisons et Foires Commerciales des Arabes
Au cœur de l'immensité désertique de l'Arabie préislamique, la vie tribale était rythmée par bien plus que le cycle du soleil et des maigres pluies. De grands rassemblements, connus sous le nom de Mawāsim (saisons), marquaient le calendrier. Ces foires commerciales étaient les poumons économiques et culturels de la péninsule, des carrefours où s'échangeaient marchandises, idées et poèmes, le tout s'inscrivant dans un cycle de fêtes et de saisons qui rythmait la vie dans l'Arabie de l'époque.
Le Rôle Central des Foires (Al-Mawāsim)
Le terme Mawsim (pluriel : Mawāsim) désigne une saison ou une période déterminée. Dans le contexte de la Jāhiliyya, il faisait référence à ces grandes foires annuelles qui coïncidaient souvent avec les mois sacrés, durant lesquels toute belligérance était proscrite. Cette trêve sacrée garantissait la sécurité des voyageurs et des caravanes, transformant temporairement des terres hostiles en vastes marchés à ciel ouvert.
Économie et Commerce Florissant
Ces foires étaient avant tout des centres névralgiques du commerce. Les caravanes venues du Yémen y apportaient des épices, de l'encens et des parfums ; celles de Syrie (Shām) des céréales, de l'huile et des textiles ; et celles de Perse et d'Irak des soieries et des armes. Les tribus locales y vendaient leur production : chameaux, chevaux de race, cuir, dattes et autres produits de l'artisanat. C'était une occasion unique pour les tribus nomades d'échanger leurs biens contre des produits manufacturés et des denrées qu'elles ne pouvaient produire.
Un Centre Social et Politique
Au-delà du commerce, les Mawāsim étaient des arènes sociales et politiques. C'est là que les chefs de tribus négociaient des alliances, réglaient des contentieux, payaient le prix du sang (diyah) et arrangeaient des mariages. Les nouvelles de toute la péninsule y circulaient, les généalogies étaient récitées et les réputations se faisaient et se défaisaient. Pour un temps, la foire devenait la capitale informelle de l'Arabie, un lieu de cohésion temporaire dans un monde fragmenté par les loyautés tribales.
Le Circuit des Grandes Foires du Hedjaz
Un circuit de foires particulièrement célèbre se tenait dans la région du Hedjaz, préfigurant le grand pèlerinage (Hajj) à La Mecque. Ce cycle commercial et rituel commençait dès la fin du mois de Shawwāl et se poursuivait jusqu'au début de Dhū al-Ḥijja, attirant des foules considérables.
Le Prélude à ‘Ukāẓ
Parmi toutes les foires, une se distinguait par sa renommée et son envergure. Le célèbre souk de ‘Ukāẓ était un carrefour de commerce et d'éloquence qui se tenait durant les vingt premiers jours du mois sacré de Dhū al-Qa‘da. Situé entre les localités de Nakhlah et Ṭā’if, ce marché monumental n'était pas seulement un lieu de transactions, mais aussi la plus grande scène culturelle de l'Arabie.
L'Interlude de Majanna
Une fois les activités de ‘Ukāẓ terminées, les caravanes ne rentraient pas immédiatement. Elles se dirigeaient vers un marché plus modeste mais tout aussi important, donnant lieu au marché de Majanna qui se tenait à la fin du mois de Dhū al-Qa‘da. Ce souk, situé près de Marr al-Ẓahrān non loin de La Mecque, permettait aux marchands d'écouler les derniers stocks et aux pèlerins de poursuivre leurs préparatifs dans une ambiance plus affairiste et moins festive que celle de ‘Ukāẓ.
L'Étape Finale : Dhū al-Majāz
Le périple commercial et social atteignait son apogée avec la dernière foire du cycle, le souk de Dhū al-Majāz, l'ultime étape avant le pèlerinage. Se tenant durant les huit premiers jours du mois de Dhū al-Ḥijja, à proximité du mont ‘Arafat, il était la porte d'entrée commerciale des rites du Hajj. Les pèlerins y effectuaient leurs derniers achats, notamment les bêtes pour le sacrifice, avant de se consacrer entièrement aux rituels.
La Foire comme Scène Culturelle
La dimension culturelle de ces foires, en particulier celle de ‘Ukāẓ, était fondamentale. Elles étaient le théâtre où s'exprimait le génie de la langue arabe, l'art le plus prisé des Arabes de l'époque.
Les Joutes Poétiques
À ‘Ukāẓ, les plus grands poètes de la péninsule venaient déclamer leurs odes (qaṣīda) devant un public de connaisseurs. Ces joutes oratoires étaient de véritables compétitions où le poète engageait l'honneur de sa tribu. Les poèmes les plus exceptionnels, selon la tradition, étaient transcrits en lettres d'or et suspendus aux murs de la Kaaba, d'où leur nom de Mu‘allaqāt (les suspendues). Ces foires ont ainsi joué un rôle crucial dans la standardisation et la diffusion d'une langue arabe poétique commune.
Transformation et Héritage à l'Ère Islamique
Avec l'avènement de l'Islam, le paysage des foires préislamiques fut profondément transformé. Si le principe du commerce durant le pèlerinage fut maintenu et même sanctionné par le Coran, l'esprit de ces rassemblements changea radicalement. L'idolâtrie, les rivalités tribales et l'ostentation qui caractérisaient les anciennes foires furent abolies, remplacées par une orientation spirituelle unifiée autour du culte d'un Dieu unique. Les grands souks comme ‘Ukāẓ perdirent leur prestige et finirent par disparaître, tandis que La Mecque devenait le centre spirituel et commercial unique de la saison du Hajj, perpétuant, sous une forme nouvelle, l'antique tradition des grands rassemblements arabes.