Les Divinités Jabilites dans le Coran (S. 53:19-20) : Analyse de la Sourate An-Najm

Dans le ciel étoilé de La Mecque du VIIe siècle, la récitation d'une nouvelle sourate, An-Najm (L'Étoile), vient rompre avec le paysage religieux ambiant. Ses versets ne se contentent pas d'affirmer le monothéisme ; ils interpellent directement les croyances des Quraysh en nommant, pour la première fois avec une telle clarté, les trois divinités les plus vénérées de leur panthéon.

Le Contexte de la Révélation à La Mecque

À cette époque, La Mecque n'est pas seulement un carrefour commercial prospère où les caravanes font halte, mais aussi le cœur spirituel de l'Arabie. Autour de la Kaaba, sanctuaire ancestral dont la fondation est attribuée à Abraham, s'agglutinent près de 360 idoles, représentant les divinités des différentes tribus. Dans ce foisonnement de cultes, le message du prophète Muhammad, centré sur un Dieu unique (Allah), transcendant et sans associé, représente une rupture radicale.

Le Panthéon Mecquois

Les Arabes de la période préislamique, ou Jahiliyya, reconnaissaient l'existence d'une divinité suprême, Allah, créateur du ciel et de la terre. Cependant, ils le jugeaient trop distant et inaccessible pour le culte quotidien. Ils recouraient donc à une myriade de divinités inférieures, considérées comme des intercesseurs. Au cœur de ce système, trois divinités féminines occupaient une place prééminente : les trois grandes déesses Al-Lāt, Al-‘Uzzā et Manāt, souvent considérées par les polythéistes comme les "filles d'Allah".

La Sourate An-Najm : Une Proclamation Divine

Révélée durant la période mecquoise, cette sourate est marquée par une puissance poétique et une assurance doctrinale frappantes. Elle s'ouvre par un serment solennel, « Par l'étoile à son déclin ! », une formule qui capte immédiatement l'attention de l'auditoire avant de délivrer une critique frontale de ses croyances les plus chères et d'affirmer l'origine divine du message prophétique.

L'Interpellation Coranique (Sourate 53, versets 19-20)

C'est au milieu de cette sourate que survient la question rhétorique, cinglante et directe : « Avez-vous donc considéré Al-Lāt et Al-‘Uzzā, ainsi que Manāt, cette troisième autre ? ». En nommant explicitement ces déesses, le Coran les sort de l'ombre du sacré pour les exposer à la lumière de la raison et de la révélation monothéiste. Ce n'est pas une simple question, mais un défi lancé à l'ordre socio-religieux établi, forçant les Mecquois à confronter la véritable nature de leurs idoles.

Al-Lāt, la Déesse de Ta'if

La première divinité mentionnée est Al-Lāt, la déesse dont le culte était particulièrement florissant dans la cité de Ta'if, non loin de La Mecque. Vénérée sous la forme d'un rocher de granit blanc, elle était une figure majeure pour la tribu des Thaqif et bien au-delà. Son nom dériverait de Al-Ilaha, la forme féminine d'Allah, signifiant "La Déesse".

Al-‘Uzzā, la Puissante de Nakhla

Vient ensuite Al-‘Uzzā, la "Très Puissante", dont le culte était particulièrement cher aux Quraysh, la propre tribu du Prophète. Son sanctuaire principal, composé de trois acacias sacrés, se trouvait dans la vallée de Nakhla. Elle était une divinité guerrière, invoquée pour la protection et la victoire, et recevait des offrandes avant les grandes expéditions.

Manāt, la Maîtresse du Destin à Qudayd

Enfin, le verset évoque Manāt, l'antique maîtresse du destin vénérée à Qudayd, sur la route côtière entre La Mecque et Médine. Son nom, dérivé de la racine maniya (destin, sort), en faisait l'arbitre de la vie et de la mort. Les pèlerins se rasaient la tête en son honneur et lui consacraient des sacrifices pour s'assurer un sort favorable.

La Réfutation du Shirk (Associationnisme)

La sourate ne s'arrête pas à l'interpellation. Les versets suivants (21-23) déconstruisent la logique même du polythéisme mecquois avec une ironie mordante : « Serait-ce à vous le garçon et à Lui la fille ? Quel partage injuste ! ». Le Coran met en évidence l'incohérence des Quraysh qui se réjouissaient de la naissance de fils mais considéraient celle des filles comme un déshonneur, tout en attribuant des "filles" à Dieu.

Des Noms sans Fondement Divin

La réfutation culmine avec une affirmation théologique fondamentale : ces déesses ne sont « que des noms que vous avez inventés, vous et vos ancêtres. Allah n'a fait descendre aucune preuve à leur sujet ». Le texte coranique les relègue au rang de constructions humaines, d'illusions transmises par tradition mais vidées de toute substance divine et de toute autorité. C'est le culte des ancêtres qui est ici remis en cause, au profit de la Révélation.

La Controverse Historique des "Versets Sataniques"

Il convient de noter que ces versets sont au centre d'une controverse rapportée par certains chroniqueurs et historiens musulmans anciens comme At-Tabari. Selon ce récit, le Prophète aurait, sous une brève inspiration diabolique, ajouté des versets louant ces déesses comme intercesseurs avant que l'ange Gabriel ne vienne corriger et abroger ces ajouts. Cependant, cette narration est fermement rejetée par l'écrasante majorité des savants musulmans à travers les âges, qui la jugent historiquement faible et théologiquement incompatible avec le dogme de l'infaillibilité prophétique ('isma). Elle demeure un sujet de débat parmi les historiens des religions.

Conclusion : Le Monothéisme Affirmé

L'évocation d'Al-Lāt, Al-‘Uzzā et Manāt dans la sourate An-Najm n'est donc pas anecdotique. Elle constitue un moment charnière de la prédication islamique à La Mecque. En s'attaquant de front aux piliers du panthéon qurayshite, le Coran ne se contente pas de proposer une alternative ; il démantèle l'édifice théologique, social et culturel de la Jahiliyya pour asseoir, de manière irrévocable, le principe du monothéisme pur (Tawhid). C'est un acte fondateur, une déclaration de rupture qui redéfinira à jamais le paysage spirituel de l'Arabie.