Les Chrétiens de Najran (Sud) : Le Martyre des Gens du Fossé (Ukhdud)

Au cœur des montagnes arides du sud de l'Arabie, l'oasis de Najran resplendissait. Au début du VIe siècle, elle n'était pas seulement une étape cruciale sur la route de l'encens, mais aussi un bastion du christianisme. Ce récit retrace l'histoire tragique de sa communauté, dont le martyre, connu comme celui des « Gens du Fossé » (Aṣḥāb al-Ukhdūd), allait marquer les mémoires et trouver un écho jusque dans les versets du Coran.

Najran, une oasis chrétienne au cœur de l'Arabie du Sud

Loin d'être un désert spirituel, l'Arabie préislamique était une terre de croyances diverses. Parmi elles, le christianisme avait pris racine, notamment dans la région fertile et stratégique de Najran, aujourd'hui en Arabie Saoudite, près de la frontière yéménite.

Une communauté prospère sur la route de l'encens

La ville de Najran était un carrefour commercial prospère, enrichi par le commerce de l'encens et de la myrrhe. Sa population, majoritairement arabe, avait embrassé le christianisme et bâti une société organisée et pieuse. Au centre de leur foi se dressait une imposante église, décrite par les chroniqueurs comme la « Kaaba de Najran », un lieu de pèlerinage qui attirait les fidèles de toute la péninsule. Cette vitalité religieuse et économique conférait à Najran une influence considérable.

La foi monophysite et l'influence byzantine

Les chrétiens de Najran adhéraient majoritairement au courant monophysite, qui professe une nature unique (divine) dans le Christ. Cette doctrine, bien que considérée comme hérétique par l'Église byzantine officielle après le concile de Chalcédoine (451), était largement répandue en Égypte, en Syrie et surtout en Éthiopie, le puissant royaume d'Aksum. Najran entretenait des liens étroits avec ses coreligionnaires aksumites, formant un axe politique et religieux face au royaume himyarite du Yémen. Leur ferveur illustrait parfaitement le dynamisme des communautés chrétiennes qui s'épanouissaient en Arabie avant l'islam.

Le règne de Dhû Nuwâs et la montée des tensions

Au début du VIe siècle, l'équilibre des forces en Arabie du Sud fut brutalement rompu par l'arrivée au pouvoir d'un nouveau roi himyarite, dont les ambitions politiques et religieuses allaient plonger la région dans le feu et le sang.

Un roi himyarite converti au judaïsme

Yusuf As'ar Yath'ar, plus connu sous son surnom de Dhû Nuwâs (« Celui aux boucles pendantes »), accéda au trône du royaume de Himyar et se convertit au judaïsme. Son projet était de consolider son autorité sur tout le Yémen et de secouer la tutelle des puissances chrétiennes voisines, l'Éthiopie d'Aksum et l'Empire byzantin. Dans sa vision, l'unification religieuse de son royaume sous la bannière du judaïsme était un impératif politique. Les chrétiens, et en particulier la puissante communauté de Najran alliée à ses rivaux, devinrent une cible.

Le siège de la cité rebelle

Accusant les Najranites de trahison en raison de leurs liens avec Aksum, Dhû Nuwâs marcha sur la ville avec son armée. Les remparts de Najran résistèrent un temps, mais le roi parvint à obtenir la reddition de la cité en promettant à ses habitants qu'aucun mal ne leur serait fait et que leur liberté de culte serait respectée. C'était un serment qu'il n'avait aucune intention de tenir.

Le Martyre de l'Ukhdud : Le sacrifice par le feu

Une fois maître de la ville, Dhû Nuwâs dévoila ses véritables intentions. Il somma les habitants de Najran, du gouverneur Al-Harith ibn Ka'b (connu sous le nom d'Aréthas dans les sources grecques) jusqu'au plus humble des fidèles, de renoncer à leur foi en Jésus et d'embrasser le judaïsme.

Le serment et le refus

Face à cet ultimatum, la communauté de Najran fit preuve d'une foi inébranlable. Les chroniques chrétiennes, comme le Livre des Himyarites, rapportent des scènes poignantes de courage. Hommes, femmes et enfants refusèrent en masse d'abjurer leur foi, préférant la mort à la trahison de leurs convictions. Ils choisirent le martyre, un témoignage ultime de leur dévotion.

Les « Gens du Fossé » (Aṣḥāb al-Ukhdūd)

La réponse de Dhû Nuwâs fut d'une cruauté qui allait traverser les siècles. Il ordonna que de larges et profondes tranchées – ukhdūd en arabe – soient creusées près de la ville. Ces fossés furent emplis de bois et transformés en brasiers ardents. Les chrétiens de Najran, attachés et refusant toujours de renoncer à leur croyance, y furent jetés vivants. Les sources estiment le nombre de victimes à plusieurs milliers, une communauté entière sacrifiée pour sa foi. L'odeur de la chair brûlée et la fumée noire s'élevant des fossés témoignèrent de l'ampleur du massacre.

Échos et conséquences d'un massacre

La nouvelle de l'horreur de Najran se propagea rapidement, provoquant une onde de choc dans tout le Proche-Orient et déclenchant une série d'événements qui redéfinirent la carte politique de l'Arabie.

La mémoire dans les traditions chrétiennes et islamiques

Le martyre des chrétiens de Najran fut immédiatement commémoré dans le monde chrétien. Mais son souvenir fut également gravé de manière indélébile dans la tradition islamique. Le Coran, dans la sourate 85 (Al-Burūj, Les Constellations), fait une allusion directe et puissante à cet événement :

  • « Que périssent les gens du Fossé (Aṣḥāb al-Ukhdūd), »
  • « (ceux qui ont allumé) le feu plein de combustible, »
  • « alors qu'ils étaient assis tout autour, »
  • « et qu'ils étaient témoins de ce qu'ils faisaient aux croyants. »
  • « Et ils ne leur reprochaient que d'avoir cru en Dieu, le Puissant, le Digne de louange. » (Coran 85:4-8)
Cette mention coranique a immortalisé leur sacrifice, les présentant comme un exemple paradigmatique de croyants persécutés pour leur foi seule.

L'intervention aksumite et la chute de Dhû Nuwâs

Indignés par le massacre de leurs coreligionnaires, l'empereur byzantin Justin Ier et le Négus (roi) d'Aksum, Kaleb, organisèrent une expédition punitive. Une flotte et une armée éthiopiennes traversèrent la mer Rouge vers 525. L'armée de Dhû Nuwâs fut défaite, et le roi lui-même, selon la légende, se jeta dans la mer pour échapper à la capture. Le Yémen passa sous domination aksumite pour plusieurs décennies, un tournant géopolitique majeur qui affaiblit durablement l'influence perse et renforça la présence chrétienne au sud de l'Arabie, quelques décennies seulement avant la naissance du prophète Muhammad.