Les Azlâm : La Divination par les Flèches au Cœur de la Kaaba

Au cœur de la Mecque préislamique, dans le silence solennel de l'enceinte sacrée de la Kaaba, les décisions les plus graves et les doutes les plus profonds ne se réglaient pas seulement par la sagesse des anciens. Quand le destin semblait incertain, les Arabes, et plus particulièrement les Quraysh, se tournaient vers une pratique divinatoire ancestrale : les azlâm, les flèches sans pointe ni empennage qui dictaient la volonté des dieux.

Le Rituel des Flèches Divinatoires

Lorsqu'un homme s'apprêtait à entreprendre un long voyage, à conclure un mariage, à déclarer une guerre ou à statuer sur une filiation contestée, il se rendait à la Kaaba. Là, devant la majestueuse statue de Hubal, la divinité tutélaire des Quraysh, se déroulait le rituel de la cléromancie (divination par le sort). Cette pratique, ancrée dans les traditions de la Jāhiliyya, reposait sur un ensemble de flèches sacrées conservées dans un carquois près de l'idole, dont le verdict était considéré comme l'expression directe de la volonté divine.

Les Sept Flèches Sacrées

Le carquois de Hubal contenait, selon les sources historiques, sept flèches. Chacune portait une inscription brève et sans équivoque, correspondant aux grandes interrogations de l'existence. On y trouvait notamment :

  • « Oui » (نعم) : Donnant une approbation divine au projet soumis.
  • « Non » (لا) : Signifiant un refus catégorique.
  • « De vous » (منكم) : Utilisée pour déterminer si une personne appartenait de plein droit à la tribu.
  • « Étranger » (من غيركم) : Indiquant une origine extérieure à la communauté.
  • « Rançon » (الدية) : Tirée pour fixer la responsabilité dans une affaire de meurtre et le paiement du prix du sang.
  • « Eau » (المياه) : Probablement utilisée pour la recherche de puits.
  • Une flèche blanche, sans inscription (الغفل) : Si elle était tirée, le rituel devait être recommencé.

Ces inscriptions transformaient de simples morceaux de bois en arbitres du destin, dont la parole était loi.

Le Gardien de la Kaaba (Sâdin)

Le rituel n'était pas accompli par le fidèle lui-même, mais par un officiant, le gardien de la Kaaba (sâdin). Après avoir reçu une offrande, généralement une centaine de dirhams et un chameau, le sâdin se plaçait devant l'idole. Il mélangeait les flèches dans le carquois, invoquait le dieu Hubal, puis en tirait une au hasard. Le cliquetis sec des flèches dans le silence du temple précédait un verdict sans appel, qui scellait le sort du consultant et de sa famille.

Les Enjeux de la Divination

Le recours aux azlâm n'était pas un acte anodin. Il témoignait de la profonde imbrication du religieux et du social dans la vie des Arabes polythéistes. La consultation des flèches renforçait le statut de Hubal comme idole principale de la tribu Quraysh, le plaçant en position d'arbitre suprême pour les affaires de la cité.

Des Décisions Lourdes de Conséquences

L'histoire a retenu des exemples marquants de cette pratique. Le plus célèbre est sans doute celui d'Abd al-Muttalib, le grand-père du prophète Muhammad. Ayant fait le vœu de sacrifier un de ses dix fils s'ils naissaient tous, il utilisa les flèches divinatoires pour savoir lequel d'entre eux serait désigné. La flèche tomba sur son fils préféré, Abdullah, le futur père du Prophète. Refusant ce sort, Abd al-Muttalib recommença le tirage en opposant son fils à un nombre croissant de chameaux, jusqu'à ce que la flèche désigne enfin les animaux, épargnant Abdullah contre une rançon de cent chameaux.

Un Acte de Soumission à la Volonté Divine

Pour les hommes de cette époque, le tirage des azlâm n'était pas un jeu de hasard. C'était une manière de s'en remettre entièrement à une puissance supérieure, de chercher un signe clair dans un monde perçu comme gouverné par les caprices des divinités. Le verdict des flèches apportait une certitude et une légitimité divine à des décisions qui, autrement, auraient pu être sources de conflits interminables au sein de la structure tribale.

La Condamnation Coranique et la Fin d'une Pratique

Avec l'avènement de l'Islam, cette pratique, comme de nombreux autres rituels de la Jāhiliyya, fut formellement interdite. Le Coran la condamne sans équivoque, l'associant au vin, aux jeux de hasard et aux pierres dressées (ansâb) comme une œuvre impure inspirée par Satan.

Dans la sourate Al-Ma'idah (La Table Servie), verset 90, il est dit : « Ô les croyants ! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu'une abomination, œuvre du Diable. Écartez-vous en, afin que vous réussissiez. »

Cette interdiction marque une rupture théologique fondamentale. L'Islam remplaça la quête de verdicts divinatoires par la soumission à un Dieu unique et la confiance en Sa sagesse (tawakkul). La consultation pour une décision importante fut remplacée par la prière de consultation (salât al-istikhâra), où le croyant ne demande pas une réponse par oui ou non, mais implore Dieu de le guider vers le meilleur choix, plaçant sa confiance dans le décret divin (qadar) plutôt que dans le sort tiré par un objet inanimé.