Le Tashil (adoucissement de la Hamza) : L'Adoucissement de la Hamza dans le Dialecte du Hijaz
Dans le paysage sonore de l'Arabie préislamique, la prononciation de la hamza (ء), cette consonne gutturale si distinctive, n'était pas uniforme. Dans les cités marchandes du Hijaz, une tendance à l'adoucir, le Tashīl, se développa, façonnant une élocution plus fluide qui laissa une empreinte indélébile sur la récitation du Coran.
La Hamza : Une Consonne au Caractère Tranché
Avant de parcourir les ruelles animées de La Mecque où la langue se faisait plus douce, il faut comprendre ce qui rend la hamza si singulière. Phonétiquement, il s'agit d'une occlusive glottale, un arrêt bref du flux d'air au niveau de la glotte. C'est le son que l'on perçoit au début de mots français comme "oiseau" lorsqu'on les prononce de manière isolée. En arabe, elle est une consonne à part entière, dotée d'une présence forte et parfois abrupte.
Le Nabr, l'Attaque Glottale
La racine même du mot hamza, hamz (هَمَزَ), signifie « piquer » ou « aiguillonner », une image qui évoque parfaitement son caractère percutant. Cette attaque nette, ce nabr, donnait à l'élocution une force et une clarté particulières. Pour de nombreuses tribus, notamment celles du désert, prononcer la hamza avec vigueur était un signe d'une diction pure et puissante.
Les Dialectes de l'Est : La Préférence pour le Tahqīq
Dans les vastes étendues du Najd, à l'est de la péninsule, les tribus bédouines comme les Banu Tamim étaient réputées pour leur pratique du tahqīq (تَحْقِيق), c'est-à-dire la « réalisation » complète et distincte de la hamza. Pour eux, omettre ou adoucir cette consonne était perçu comme une faiblesse, une altération de la pureté linguistique héritée de leurs ancêtres. Leur poésie, rythmée et puissante, portait la marque de cette prononciation sans compromis.
Le Parler du Hijaz : Une Tendance à la Fluidité
Le Hijaz, avec ses centres urbains et commerciaux comme La Mecque et Yathrib (la future Médine), présentait un paysage sociolinguistique différent. Le brassage des populations, le rythme plus rapide des échanges et une vie moins rude que celle du désert favorisèrent l'émergence d'une prononciation plus souple et plus coulante.
Le Tashīl comme Phénomène Urbain
Cette recherche d'une élocution plus douce et fluide était une caractéristique marquante du prestigieux dialecte du Hijaz et de son influence littéraire, contrastant avec la prononciation plus tranchée des tribus du désert. L'adoucissement de la hamza, ou tashīl (تَسْهِيل), qui signifie « facilitation », devint une marque distinctive du parler qurayshite. Il ne s'agissait pas d'une incapacité à prononcer la consonne, mais d'une préférence esthétique pour l'harmonie et la continuité du discours.
Les Différentes Formes de l'Adoucissement
Le tashīl n'était pas un phénomène monolithique. Les Hijazis employaient plusieurs techniques pour fluidifier leur parole, témoignant de la richesse de leur pratique linguistique :
- L'élision (الحَذْف, al-hadhf) : La suppression pure et simple de la hamza. Par exemple, le mot yu'minūn (يُؤْمِنُونَ) pouvait être prononcé yūminūn (يُومِنُونَ).
- La substitution (الإِبْدَال, al-ibdāl) : Le remplacement de la hamza par une semi-voyelle (wāw ou yā') en harmonie avec la voyelle environnante. Ainsi, bi'r (بِئْر), « un puits », devenait bīr (بِير), et dhi'b (ذِئْب), « un loup », devenait dhīb (ذِيب).
- La prononciation intervocalique (بَيْنَ بَيْنَ, bayna bayna) : La hamza située entre deux voyelles était prononcée de manière atténuée, à mi-chemin entre une consonne pleine et une simple transition vocalique.
L'Impact du Tashīl sur la Révélation Coranique
Lorsque la Révélation coranique débuta, elle fut transmise dans la langue des Quraysh, la tribu du Prophète Muhammad (ﷺ). Naturellement, les caractéristiques phonétiques de ce dialecte, y compris le tashīl, se retrouvèrent au cœur du texte sacré.
La Flexibilité des Lectures Coraniques (Qirā'āt)
Le phénomène du tashīl est l'une des clés pour comprendre la richesse des sept, puis dix lectures canoniques du Coran (al-Qirā'āt). Ces lectures, transmises par des chaînes ininterrompues, ont préservé les variantes de prononciation autorisées, dont beaucoup reflètent la pratique hijazie. Un exemple célèbre se trouve dans la sourate Fussilat (41:44), où le mot 'a'a'jamiyyun (أَأَعْجَمِيٌّ) est souvent lu avec un tashīl sur la seconde hamza, la rendant plus douce et fluide à l'oreille.
La Codification et la Préservation des Variantes
Loin d'être rejeté, le tashīl fut étudié et codifié par les premiers grammairiens et spécialistes du Coran comme un trait authentique et éloquent de la langue arabe. Des savants comme Sībawayh dans son monumental Al-Kitāb ont consacré des chapitres entiers à décrire avec une précision remarquable ces phénomènes dialectaux. Cette reconnaissance a permis de préserver la diversité phonétique de la langue de la Révélation, montrant que l'arabe coranique n'était pas une langue figée, mais un idiome vivant et riche de ses nuances.
Ainsi, l'histoire du tashīl est celle d'une préférence esthétique qui, née dans le creuset culturel du Hijaz, a façonné la sonorité de la langue arabe et a été immortalisée dans la psalmodie du Coran, témoignant pour les siècles à venir de la diversité et de la sophistication de la parole préislamique.