Le (Sibawayh) : Tamimi comme Référence de la Grammaire Arabe Normative
Au cœur du VIIIe siècle, dans l'effervescence intellectuelle de Bassora, un érudit d'origine perse du nom de Sibawayh entreprit une tâche monumentale : codifier la langue arabe. Son œuvre, Al-Kitāb (Le Livre), allait devenir la pierre angulaire de la grammaire arabe. Pour ce faire, il se tourna vers les sources jugées les plus pures, notamment le parler des Bédouins de la tribu de Tamim.
Sibawayh à Bassora : La Quête d'une Norme Linguistique
Le califat abbasside est à son apogée. Bassora, en Mésopotamie, est un carrefour commercial et culturel où se côtoient Arabes, Perses, Araméens et bien d'autres peuples. Dans ce creuset linguistique, les savants arabes s'inquiètent de la dilution de la langue du Coran. Une discipline naît de cette préoccupation : la science de la grammaire (ʿilm al-naḥw), dont le but est de préserver et de standardiser l'arabe classique.
Le Persan qui Voulait Maîtriser l'Arabe
Abū Bishr ʿAmr ibn ʿUthmān, plus connu sous son surnom persan Sibawayh (« petite pomme »), n'était pas un locuteur natif de l'arabe. Une anecdote célèbre raconte qu'il commit une faute de grammaire en public, ce qui le poussa, par humiliation et par détermination, à se consacrer corps et âme à l'étude de la langue. Il devint l'élève des plus grands maîtres de son temps, au premier rang desquels figurait le génie polymathe Al-Khalil ibn Ahmad al-Farahidi, inventeur de la métrique arabe et auteur du premier dictionnaire.
L'École de Bassora et la Méthodologie du Samāʿ
L'école de grammaire de Bassora développa une méthodologie rigoureuse fondée sur l'écoute (samāʿ) et la collecte de données linguistiques auprès de sources considérées comme fiables et authentiques. Ces sources étaient triples : le texte coranique, la poésie préislamique et, de manière cruciale, le parler des Bédouins nomades dont la langue était perçue comme n'ayant pas été « corrompue » par le contact avec les populations non-arabes des cités.
Le Dialecte des Banu Tamim : Un Modèle de Pureté
Parmi les nombreuses tribus bédouines, celles du Najd, en Arabie centrale, jouissaient d'un prestige linguistique particulier. Les grammairiens se mettaient en quête de leurs membres pour recueillir des exemples de discours authentiques. Au sein de ce groupe, la tribu de Tamim se distinguait particulièrement. L'importance de ce dialecte de la tribu de Tamim dans l'histoire de la langue est fondamentale pour comprendre les choix des premiers grammairiens.
Le Choix des Informateurs
Sibawayh et ses contemporains ne théorisent pas dans le vide. Leur travail est celui de linguistes de terrain. Ils passent des heures sur les marchés de Bassora, comme celui d'al-Mirbad, à interroger les Bédouins de passage, en particulier les Tamimites. Ils notent méticuleusement leurs tournures de phrases, leur prononciation, leur vocabulaire. Ces Bédouins, sans le savoir, deviennent les arbitres de la norme linguistique, leurs paroles étant consignées comme des preuves (shawāhid) pour justifier une règle grammaticale.
Les Caractéristiques du Parler Tamimi
Les grammairiens privilégiaient ce parler pour plusieurs raisons. Ils y voyaient une forme d'arabe archaïque et robuste, fidèle à l'éloquence des anciens poètes. Le caractère conservateur du parler des Tamim se manifestait par des traits phonétiques et morphologiques spécifiques, comme une réalisation claire de la hamza, que d'autres dialectes tendaient à élider. Cette clarté et cette apparente pureté en faisaient un modèle idéal pour l'établissement d'une grammaire normative.
L'Héritage d'Al-Kitāb : La Codification d'une Langue
À sa mort prématurée vers 796, Sibawayh laissa derrière lui un manuscrit unique, Al-Kitāb. Ce n'était pas une simple liste de règles, mais une analyse systémique et profonde de la structure de la langue arabe, d'une complexité et d'une rigueur qui continuent de fasciner les linguistes. Son ouvrage est une synthèse magistrale des connaissances de son temps, organisée selon une logique implacable.
Les Shawāhid (Témoignages) Tamimi
Tout au long des milliers de pages de son traité, Sibawayh appuie ses démonstrations sur des citations. Si les versets du Coran et les poèmes anciens constituent les preuves suprêmes, les « paroles d'Arabes » (kalām al-ʿArab), c'est-à-dire les témoignages oraux recueillis auprès des Bédouins, jouent un rôle essentiel. Parmi ceux-ci, les exemples attribués ou reconnaissables comme provenant de locuteurs Tamimites sont légion. Leur usage confère au dialecte de Tamim un statut de co-standard de fait, façonnant la norme de l'arabe classique.
La Postérité de la Norme Sibawayhienne
Après sa mort, Al-Kitāb fut étudié, commenté et disséqué par des générations de grammairiens. Il devint la référence absolue, le « Coran de la grammaire ». À travers lui, les choix méthodologiques de l'école de Bassora et la prééminence accordée au dialecte de Tamim se sont inscrits durablement dans la définition même de l'arabe littéraire (al-fuṣḥā). Ainsi, l'œuvre d'un savant perse, s'appuyant sur le parler d'une tribu du cœur de l'Arabie, a fixé pour les siècles à venir les canons de la langue arabe.