Le (Sa'y) : Say ou la Course Rituelle entre les Collines Safa et Marwa
Au cœur des rites du pèlerinage mecquois se trouve une course au rythme soutenu, un va-et-vient entre deux petites collines rocailleuses : le Sa'y. Loin d'être un simple exercice physique, ce rituel est l'écho d'un drame ancestral, la commémoration de la quête désespérée d'une mère pour sauver son enfant dans le désert aride de l'Arabie.
Les Origines du Rite : Le Récit de Hajar et Ismaël
L'histoire du Sa'y est indissociable de la figure de Hajar (Agar), la seconde épouse d'Ibrahim (Abraham), et de leur fils Ismaël. La tradition rapporte qu'Ibrahim, sur ordre divin, laissa Hajar et son nourrisson dans la vallée stérile et inhabitée de la Mecque, avec pour seules provisions une outre d'eau et quelques dattes. La solitude et la chaleur écrasante du désert devinrent rapidement leur seule compagnie.
La Quête Désespérée de l'Eau
Lorsque leurs maigres réserves furent épuisées, la soif se fit sentir, et les pleurs de l'enfant déshydraté devinrent insoutenables. Poussée par l'instinct maternel, Hajar se mit à chercher de l'eau avec une anxiété grandissante. Elle gravit la colline la plus proche, Safa, scrutant l'horizon poussiéreux dans l'espoir d'apercevoir une caravane ou un point d'eau. Ne voyant rien, elle redescendit et courut à travers la vallée jusqu'à l'autre colline, Marwa, pour y tenter la même observation. Sept fois, elle effectua ce trajet, son pas s'accélérant dans le lit asséché de la vallée, ses allers-retours dessinant le parcours d'une foi inébranlable malgré le désespoir.
Le Miracle de Zamzam et la Naissance d'un Lieu Saint
Épuisée après son septième trajet, alors qu'elle se trouvait sur Marwa, Hajar vit un ange (identifié comme Jibril) frapper le sol près de son fils Ismaël. Une source d'eau vive jaillit miraculeusement du sable. C'était la source de Zamzam. Hajar s'empressa de contenir l'eau en disant « Zam, Zam » (Reste, Reste), créant un puits qui allait non seulement les sauver, mais aussi transformer ce lieu désolé. L'eau attira les oiseaux, puis les caravanes, et la tribu des Jurhum s'installa avec la permission de Hajar, jetant les bases de la future cité de La Mecque.
Le Sa'y dans l'Arabie Pré-islamique : Entre Mémoire et Idolâtrie
En mémoire de la course de Hajar, les descendants d'Ismaël et les tribus arabes qui peuplèrent la région adoptèrent ce parcours comme un acte rituel. Le Sa'y devint ainsi une composante essentielle des rites du pèlerinage de l'ère préislamique, un héritage qui sera plus tard examiné et purifié par l'Islam.
L'Intégration au Pèlerinage Polythéiste
Avec le temps, le monothéisme originel d'Ibrahim s'estompa pour laisser place au polythéisme. Le Hajj se chargea de pratiques idolâtres, et le Sa'y n'y échappa pas. Les Arabes de la Jahiliyya continuaient d'accomplir la course entre Safa et Marwa, mais sa signification première fut altérée par l'introduction de nouvelles croyances.
Les Idoles de Safa et Marwa : Isaf et Na'ila
Le détournement le plus significatif fut l'installation de deux idoles sur les collines. Sur Safa se trouvait l'idole masculine Isaf, et sur Marwa, l'idole féminine Na'ila. Selon une légende, il s'agissait d'un homme et d'une femme de la tribu Jurhum qui avaient commis un sacrilège à l'intérieur même de la Kaaba et furent pétrifiés en guise de châtiment. Placés sur les deux collines, ils devinrent des objets de vénération. Les pèlerins de l'époque païenne accomplissaient le Sa'y en leur honneur, touchant ou invoquant les deux idoles au passage, superposant ainsi un culte païen au souvenir de l'acte de foi de Hajar.
La Réforme Islamique : Purification et Réaffirmation du Rite
À l'avènement de l'Islam, le Prophète Muhammad fut chargé de restaurer le monothéisme pur d'Ibrahim. Cela impliqua une purification de tous les rituels du Hajj, y compris le Sa'y, qui était alors profondément associé à l'idolâtrie.
La Réticence des Premiers Musulmans
Après la conquête de La Mecque et la destruction des idoles de la Kaaba, les premiers musulmans manifestèrent une certaine hésitation à accomplir le Sa'y. Pour eux, cette course était entachée par le souvenir des idoles Isaf et Na'ila. La pratiquer semblait être une concession aux coutumes païennes qu'ils venaient de rejeter. Ils se demandaient si cet acte, si longtemps lié à l'idolâtrie, avait encore sa place dans le pèlerinage monothéiste.
La Révélation Coranique : Une Légitimation Divine
C'est dans ce contexte de doute qu'intervint une révélation coranique décisive. Le verset 158 de la sourate Al-Baqarah (La Vache) vint lever toute ambiguïté : « Certes, Safa et Marwa sont parmi les Symboles rituels d’Allah. Donc, quiconque fait le pèlerinage à la Maison (Kaaba) ou fait la 'Umra ne commet pas de péché en faisant le va-et-vient entre ces deux monts. ». Ce verset réaffirma le statut sacré de Safa et Marwa non pas en tant que lieux d'idolâtrie, mais en tant que « Sha'a'ir Allah » (Symboles de Dieu). Le Coran a ainsi purifié le rite, le déconnectant de son association païenne et le réinscrivant dans sa signification originelle : un acte de commémoration de la foi, de l'endurance et de la confiance absolue en Dieu manifestées par Hajar.
La Symbolique Pérenne du Sa'y
Le Sa'y, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, est bien plus qu'une simple reconstitution historique. C'est une méditation en mouvement, un acte symbolisant l'effort humain dans sa quête de subsistance et de miséricorde divine. Il rappelle au pèlerin que la foi n'est pas passive, mais qu'elle exige effort, persévérance et espoir, même lorsque l'horizon semble vide. Ce va-et-vient incessant, tout comme la circumambulation rituelle de la Kaaba, est un rappel physique de l'effort humain dans sa quête spirituelle. Il s'inscrit dans une séquence d'actes profonds, allant de la station introspective à Arafat à l'acte symbolique de rejet du mal qu'est la lapidation des stèles, pour culminer dans le rite de rasage des cheveux, marquant le retour à un état de pureté.