Le Sacrifice d'Abdallah : La Consultation des Flèches par Abd al-Muttalib
Dans l'Arabie préislamique, les vœux aux divinités liaient les hommes par un pacte sacré dont la rupture était impensable. L'histoire d'Abd al-Muttalib, chef des Quraysh et grand-père du prophète Muhammad, en est une illustration poignante. Confronté à un dilemme déchirant né d'une promesse solennelle, il se tourna vers une pratique divinatoire ancestrale pour interroger le destin et connaître la volonté des dieux.
Le Vœu Solennel d'Abd al-Muttalib
En tant que gardien de la Kaaba et du puits de Zamzam, Abd al-Muttalib jouissait d'un grand prestige à La Mecque. Cependant, il se sentait isolé face aux rivalités claniques et ne comptait à l'époque qu'un seul fils, al-Harith, pour le soutenir. Dans un élan de ferveur et de désespoir, il fit un vœu à la grande divinité de la Kaaba, Hubal. Si le dieu lui accordait la grâce d'avoir dix fils qui atteindraient tous l'âge adulte pour le protéger et asseoir son autorité, il lui en sacrifierait un en signe de gratitude.
Les années passèrent et les dieux semblèrent entendre sa prière. Abd al-Muttalib vit sa famille s'agrandir jusqu'à compter dix fils vaillants. Le plus jeune et le plus aimé de tous était Abdallah. Le moment était venu d'honorer sa parole. Le cœur tiraillé entre son amour paternel et son serment sacré, il savait qu'il ne pouvait se dérober. Pour déterminer lequel de ses fils serait la victime sacrificielle, il décida de s'en remettre au jugement divin, par le biais du tirage au sort par les flèches, une méthode respectée pour les décisions les plus graves.
Le Recours aux Flèches Divinatoires (Al-Istiqsam bil-Azlam)
Ce recours à l'oracle n'avait rien à voir avec les circonstances plus communes de la vie quotidienne qui poussaient les Arabes à consulter les dieux, comme un mariage ou un voyage commercial. L'enjeu était ici la vie d'un homme, un fils, un prince de Quraysh. C'est donc le cœur lourd qu'il mena ses dix fils à l'intérieur de la Kaaba, pour accomplir le rituel des flèches devant la grande idole Hubal, sculptée dans une cornaline rouge à l'aspect humain.
La Préparation du Tirage
Devant l'idole se tenait le sadin, le gardien de l'oracle, qui détenait les flèches divinatoires, les azlam, dans un carquois. Si la typologie des flèches divinatoires comprenait généralement des indications simples comme "fais" ou "ne fais pas", la situation exigeait ici une méthode différente. Abd al-Muttalib fit préparer des flèches sur lesquelles furent inscrits les noms de chacun de ses dix fils. Il expliqua son vœu au sadin, dans le silence solennel du sanctuaire, sous le regard des notables de Quraysh rassemblés.
Le Verdict Implacable de l'Oracle
Le gardien de l'oracle mélangea les flèches dans le carquois, invoqua Hubal, et en tira une. La foule retint son souffle. Le nom qui apparut fut celui d'Abdallah, le fils bien-aimé. Une clameur de stupeur et de tristesse parcourut l'assemblée. Abd al-Muttalib, blême mais résolu, accepta le verdict. Il prit son fils par la main et, saisissant un grand couteau, se dirigea vers les idoles d'Isaf et Na'ila, les lieux traditionnels des sacrifices.
L'Intervention des Quraysh et la Rançon
Le spectacle d'un père s'apprêtant à égorger son propre fils suscita l'effroi. Les chefs de Quraysh, et plus particulièrement les oncles maternels d'Abdallah du clan des Banu Makhzum, se précipitèrent pour l'arrêter. Ils le supplièrent de ne pas commettre cet acte, arguant qu'un tel sacrifice créerait un précédent terrible et que chaque père pourrait se croire autorisé à tuer son enfant. Ils lui proposèrent de trouver une solution alternative, une rançon qui apaiserait à la fois le dieu et la conscience du père.
La Seconde Consultation
Sur leur conseil, Abd al-Muttalib accepta de consulter une devineresse (kahina) réputée, établie dans la région de Khaybar. Celle-ci leur proposa une issue : refaire un tirage au sort entre Abdallah et une rançon. Le prix du sang (diya) pour un homme étant alors de dix chameaux, ils devaient mettre en jeu Abdallah d'un côté et dix chameaux de l'autre. Si la flèche désignait encore Abdallah, il faudrait ajouter dix autres chameaux et recommencer, jusqu'à ce que les dieux acceptent la rançon.
Le Salut d'Abdallah
De retour à la Kaaba, le rituel recommença. La première flèche fut tirée : elle désignait Abdallah. On ajouta dix chameaux, portant le total à vingt. La flèche désigna encore Abdallah. Le processus se répéta dans une tension insoutenable. Trente, quarante, cinquante chameaux... à chaque tirage, le sort s'acharnait sur le jeune homme. Ce n'est que lorsque la rançon atteignit le nombre de cent chameaux que la flèche désignant les animaux fut enfin tirée. Un immense cri de soulagement retentit autour de la Kaaba. Pour s'assurer de la volonté divine, Abd al-Muttalib demanda de répéter le tirage deux fois de plus. Les deux fois, la flèche des chameaux sortit. Le sort était conjuré. Les cent chameaux furent sacrifiés, et leur viande distribuée aux pauvres de La Mecque. Abdallah était sauvé, et la vie d'un homme valut désormais, dans la coutume arabe, le prix de cent chameaux.