Le Roi Tubba' : Sa Mention Coranique et son Monothéisme

Au cœur des récits de l'Arabie préislamique, une figure royale se distingue par sa complexité et son aura de mystère : le roi Tubba'. Mentionné dans le Coran comme le souverain d'un peuple châtié, il est paradoxalement célébré par la tradition islamique comme l'un des premiers monothéistes de la péninsule. Ce récit explore la dualité de ce personnage, entre l'avertissement divin et la légende d'un roi pieux.

La Mention Énigmatique du "Peuple de Tubba'" dans le Coran

Le Texte Sacré de l'Islam évoque le "peuple de Tubba'" (qawm Tubba') à deux reprises, dans un contexte qui, à première vue, semble peu élogieux. Dans la sourate Ad-Dukhan (Les Fumées) et la sourate Qaf, ils sont cités aux côtés d'autres civilisations anéanties pour avoir renié les prophètes et les avertissements divins. Le Coran interpelle les Mecquois : « Sont-ils meilleurs que le peuple de Tubba' et que ceux qui les ont précédés ? Nous les avons fait périr parce qu'ils étaient des criminels. » (Coran 44:37).

Un Avertissement Divin

Cette mention coranique s'inscrit dans une logique d'exhortation. Elle sert d'avertissement à la tribu de Quraysh, contemporaine du prophète Muhammad, en leur rappelant le sort de peuples bien plus puissants qu'eux. Le message est clair : la puissance matérielle et la gloire terrestre ne protègent nullement du châtiment divin en cas d'arrogance et de déni de la vérité. Le peuple de Tubba' est ainsi présenté comme un exemple de grandeur déchue, un miroir tendu aux polythéistes de La Mecque.

Interprétations et Exégèses

Face à cette apparente condamnation, les exégètes musulmans ont cherché à nuancer le propos coranique. Une interprétation majeure distingue le roi Tubba' de son peuple. Selon cette lecture, c'est le peuple qui aurait été puni pour son idolâtrie et sa rébellion, tandis que le roi lui-même aurait embrassé la foi monothéiste. D'autres traditions suggèrent l'existence de plusieurs souverains portant le titre de "Tubba'", certains vertueux, d'autres tyrans, expliquant ainsi les différentes facettes du personnage.

Les Récits Historiques et la Conversion au Monothéisme

En contraste frappant avec la sobriété du texte coranique, les chroniques islamiques, notamment celles d'Ibn Ishaq et d'At-Tabari, brossent un portrait détaillé et héroïque d'un Tubba' converti. Ces récits le dépeignent comme un conquérant puissant, dont le règne s'étendait sur une grande partie de l'Arabie depuis son royaume au Yémen.

La Rencontre avec les Sages Juifs de Yathrib

La légende raconte qu'au cours d'une vaste expédition militaire, Tubba' se dirigea vers la ville de Yathrib (la future Médine) avec l'intention de la raser. Il fut cependant intercepté par deux rabbins juifs de la tribu des Banu Qurayza. Ces derniers l'informèrent du caractère sacré de cette oasis, destinée à devenir le refuge du dernier des prophètes. Intrigué par leur savoir et leur piété, Tubba' les écouta attentivement. Ce puissant souverain yéménite, dont l'appartenance à la lignée des rois himyarites témoignait de son immense pouvoir, se laissa convaincre par leur sagesse et renonça à ses plans destructeurs.

L'Adoption du Monothéisme et le Respect de la Kaaba

Profondément marqué par cette rencontre, Tubba' abandonna le paganisme yéménite pour embrasser le monothéisme enseigné par les deux sages. Sur le chemin du retour, il passa par La Mecque. Influencé par des conseillers de la tribu de Hudhayl, il projeta de détruire la Kaaba, mais les rabbins l'en dissuadèrent à nouveau, lui expliquant qu'il s'agissait de la maison bâtie par Abraham, le père des monothéistes. Repenti, Tubba' manifesta un profond respect pour le sanctuaire. Il est crédité par la tradition d'être le premier souverain à avoir drapé la Kaaba d'une étoffe précieuse, la kiswa, un rituel perpétué jusqu'à nos jours. Cet acte de piété contribua à forger dans la mémoire collective le statut de roi monothéiste qui fut attribué à Tubba', le distinguant des autres monarques de son temps.

La Réconciliation des Sources : Une Figure Complexe

Comment concilier l'image du roi pieux des récits historiques avec la mention d'un peuple châtié dans le Coran ? La clé de cette énigme se trouve dans les traditions prophétiques, qui viennent éclairer et valider la lecture positive de la figure de Tubba'.

La Parole du Prophète Muhammad

Un hadith, rapporté dans le Musnad de l'imam Ahmad, s'avère décisif. Le prophète de l'Islam aurait déclaré : « N'insultez pas Tubba', car il fut certes un croyant (ou : il s'était soumis à Dieu). » Cette parole prophétique tranche le débat et confirme la piété du souverain, le dissociant de la destinée de son peuple. Elle ancre définitivement dans la conscience musulmane l'image d'un roi juste et croyant.

Tubba', un Hanif avant l'heure ?

La figure de Tubba' s'inscrit ainsi dans la catégorie des Hunafa' (singulier : Hanif), ces monothéistes préislamiques qui, par intuition ou par contact avec les traditions juives et chrétiennes, avaient rejeté l'idolâtrie ambiante pour chercher la religion primordiale d'Abraham. Son histoire illustre la présence d'un courant monothéiste en Arabie bien avant la venue de l'Islam, préparant spirituellement le terrain pour la future Révélation.