Le Marché de 'Ukaz et la Joute Poétique
Dans l'immensité des déserts d'Arabie, balayés par les vents et le sable, se tenait chaque année un événement qui suspendait le temps et les conflits : le marché de 'Ukaz. Plus qu'une simple foire, c'était le cœur battant de la culture bédouine, une scène où la valeur des marchandises rivalisait avec la puissance du verbe. Ce lieu est une entrée essentielle dans le lexique de la Jahiliyya.
Un Carrefour Commercial et Social au Cœur du Hijaz
Situé stratégiquement entre Nakhlah et Ta'if, non loin de La Mecque, le marché de 'Ukaz se déroulait durant le mois sacré de Dhu al-Qi'dah. Durant cette période, une trêve générale s'imposait à toutes les tribus, garantissant la sécurité des voyageurs et des marchands. Les querelles et les vendettas étaient mises en pause, laissant place à une effervescence d'un autre ordre.
L'Effervescence du Marché
Imaginez des centaines de tentes dressées sur le sable ocre, des caravanes déchargeant leurs précieuses cargaisons : soieries de Syrie, épices du Yémen, parfums d'encens, cuirs et armes finement ouvragées. Les tractations commerciales allaient bon train, les alliances se nouaient, les mariages s'arrangeaient et les dettes se réglaient. 'Ukaz n'était pas un simple souk ; il incarnait l'histoire et la grande importance des foires en Arabie centrale, un lieu où le destin des hommes et des clans pouvait basculer.
Un Tribunal à Ciel Ouvert
Au-delà du commerce, 'Ukaz était une institution sociale et politique. Les chefs de tribu s'y retrouvaient pour arbitrer les litiges, proclamer des pactes et annoncer des déclarations importantes. C'était une sorte de parlement du désert, où la parole avait force de loi et où la réputation d'un homme ou d'une tribu se faisait et se défaisait aux yeux de tous.
L'Arène des Poètes : La Joute Oratoire
Mais ce qui a gravé le nom de 'Ukaz dans la mémoire de la civilisation arabe, c'est son rôle de scène littéraire. La poésie était l'art suprême des Arabes préislamiques, le registre de leur gloire, la gardienne de leur généalogie et l'arme la plus acérée dans leurs rivalités.
Le Poète, Voix de la Tribu
Chaque tribu venait à 'Ukaz accompagnée de son shā'ir, son poète. Loin d'être un simple amuseur, il était le porte-parole, l'historien et l'avocat de son clan. Sa maîtrise de la langue et du verbe était le reflet de l'honneur et du prestige de sa tribu. Une victoire poétique à 'Ukaz rejaillissait sur l'ensemble de son peuple, tandis qu'une défaite pouvait le couvrir d'opprobre pour une année entière.
Le Déroulement du Concours
Au centre de la foire, sous une grande tente de cuir rouge, un juge de renom – le plus célèbre fut le poète An-Nabigha al-Dhubyani – écoutait les concurrents déclamer leurs plus belles qasīda (odes). L'atmosphère était électrique. La foule, suspendue aux lèvres des poètes, réagissait à chaque vers bien tourné, à chaque métaphore audacieuse. Ce moment solennel transformait la foire de 'Ukaz en le plus prestigieux des concours poétiques, une véritable académie de la langue arabe à ciel ouvert.
La Consécration : Les Mu'allaqat
Le plus grand honneur pour un poète était de voir son œuvre reconnue comme la meilleure du festival. La tradition, bien que débattue par les historiens modernes, rapporte une récompense d'une valeur inestimable.
L'Honneur Suprême
Selon la légende, les poèmes vainqueurs, les odes jugées parfaites, étaient transcrits en lettres d'or sur des pièces de lin précieux. Ces chefs-d'œuvre étaient ensuite emportés à La Mecque pour être suspendus aux murs de la Ka'ba. C'est de là que viendrait leur nom, les Mu'allaqāt, les « Suspendues ». Cet acte symbolisait la consécration ultime, l'entrée du poète et de sa tribu au panthéon de la gloire arabe.
Un Héritage Immortel
Que la légende de la suspension soit exacte ou non, ces poèmes, tels ceux d'Imru' al-Qays, de Zuhayr ibn Abi Sulma ou de Labid, ont traversé les siècles. Ils constituent la source la plus riche pour comprendre la mentalité, les valeurs et la vie des Arabes avant l'avènement de l'Islam. Le marché de 'Ukaz a ainsi agi comme un conservatoire, assurant la transmission de ce patrimoine littéraire exceptionnel qui continue d'influencer la langue et la culture arabes jusqu'à nos jours.