Le Discours de Quss ibn Sa'ida : Un Témoignage entendu à 'Ukaz

Au cœur de l'Arabie préislamique, le marché de 'Ukaz n'était pas seulement un lieu de commerce, mais une scène où se jouait le destin des tribus. C'est dans ce tumulte que s'éleva une voix singulière, celle de Quss ibn Sa'ida, délivrant un sermon monothéiste qui marquerait les esprits, dont celui d'un futur prophète attentif dans la foule.

Le Marché de 'Ukaz : Carrefour des Tribus et des Idées

Imaginez une vaste plaine près de Ta'if, transformée pour quelques semaines en une cité vibrante. Des tentes à perte de vue, le bêlement des troupeaux, les marchandages animés des caravaniers venus de Syrie ou du Yémen. 'Ukaz était le poumon économique et culturel du Hedjaz. Mais plus que les marchandises, ce sont les mots qui y avaient le plus de valeur.

Un théâtre à ciel ouvert

Chaque année, les tribus s'y rassemblaient pour régler leurs différends, forger des alliances et, surtout, célébrer leur bien le plus précieux : la langue arabe. Des joutes poétiques enflammées voyaient des poètes défendre l'honneur de leur clan par la seule force du verbe. C'était une véritable fête de l'esprit, où la parole avait pouvoir de vie ou de mort sociale.

Le creuset des éloquences

Dans cette arène de l'éloquence, se distinguer exigeait un talent exceptionnel. 'Ukaz était le théâtre où s'exprimaient les plus grands poètes, mettant en lumière les rôles cruciaux d'orateur et de sage dans la société de la Jahiliyya. C'est dans ce contexte de haute compétition verbale qu'un homme allait captiver l'assemblée, non par la poésie guerrière, mais par une sagesse profonde et inattendue.

L'Apparition de Quss ibn Sa'ida al-Iyadi

Alors que l'agitation était à son comble, un homme âgé, au port noble, s'avança sur son chameau de couleur rouge. Le silence se fit progressivement sur son passage. Ce n'était ni un chef de guerre ni un riche marchand. C'était l'éloquent hanif Quss ibn Sa'ida al-Iyadi, un homme dont la réputation de sagesse et de piété avait traversé les déserts.

Un sage de la tribu d'Iyad

Vêtu simplement, le visage marqué par le temps et la méditation, il incarnait une autorité qui ne venait pas des armes, mais de la connaissance. Connu pour sa droiture et ses réflexions sur l'existence, ce sage dont le lien avec la noble tribu d'Iyad était respecté de tous, se prépara à prendre la parole. Il ne cherchait ni la gloire ni les récompenses, mais à partager une vérité qui l'habitait.

Le silence se fait

Debout sur sa monture, dominant légèrement la foule, il laissa son regard balayer l'assemblée. Les conversations s'éteignirent, les poètes se turent. Tous les visages étaient tournés vers lui, suspendus à ses lèvres. Un sentiment de solennité s'empara de 'Ukaz. L'heure n'était plus au commerce ni à la poésie, mais à l'écoute d'une sagesse ancestrale.

Le Sermon : Un Appel à la Raison et à la Foi

D'une voix claire et puissante, qui portait sans effort au-dessus du murmure du vent, Quss commença son discours. Ce ne furent pas des vers vantant la généalogie d'une tribu, mais une invitation universelle à la contemplation.

Les paroles d'un Hanif

Son sermon, rapporté à travers les siècles, résonne encore par sa simplicité et sa profondeur :

  • « Ô gens ! Rassemblez-vous, écoutez et retenez. »
  • « Quiconque vit, meurt. Quiconque meurt, s'en va. Et tout ce qui doit arriver, arrivera. »
  • « En vérité, dans le ciel se trouvent des leçons, et sur la terre, des signes à méditer : une mer étendue, un firmament élevé, des étoiles qui voguent et une nuit qui s'assombrit. »

Il poursuivit en questionnant la destinée des générations passées, les pères et les ancêtres, demandant où ils étaient partis, soulignant ainsi la fugacité de la vie et l'inéluctabilité de la mort.

Un message monothéiste pur

Le discours de Quss était une rupture radicale avec le polythéisme ambiant. Il n'invoqua aucune idole de la Kaaba. Au contraire, il orientait les esprits vers un Dieu unique, Créateur des cieux et de la terre, un Dieu auquel tous devraient rendre des comptes. C'était un appel à la raison, à observer le monde pour y déceler les preuves de l'Unicité divine et à se préparer pour un jugement à venir.

L'Écho d'un Témoignage : La Présence du jeune Muhammad

Ce discours n'aurait pu être qu'un événement parmi d'autres dans la longue histoire de 'Ukaz s'il n'avait eu un témoin d'exception. Dans la foule, se tenait un jeune homme de la tribu de Quraysh, connu pour sa probité : Muhammad ibn 'Abdillah, le futur Prophète de l'Islam.

Un souvenir indélébile

Les traditions islamiques rapportent que bien des années plus tard, après le début de la Révélation, le Prophète Muhammad se souvint de ce jour. Il évoqua le sermon de Quss avec admiration, citant même certaines de ses paroles et exprimant le souhait que Dieu lui fasse miséricorde. Le discours avait laissé une empreinte profonde dans son esprit, confirmant des intuitions qu'il portait déjà en lui.

Préfiguration de la Révélation

Pour l'histoire de l'Islam, le sermon de Quss à 'Ukaz est bien plus qu'une simple anecdote. Il représente un jalon, un témoignage de la persistance du monothéisme pur, la foi des hunafâ', au milieu du paganisme. Il montre que le message coranique, loin d'être une doctrine étrangère, venait répondre à une quête spirituelle déjà présente au cœur de l'Arabie, portée par des sages comme Quss ibn Sa'ida al-Iyadi.