La Prière Sifflée (Claquements et sifflements) : Les Rites Païens devant la Kaaba
Dans le tumulte de La Mecque préislamique, l'enceinte sacrée de la Kaaba était le théâtre de rituels variés. Parmi les invocations et les sacrifices, une forme de prière singulière se distinguait : des sifflements perçants et des claquements de mains rythmés. Ce rite, loin d'être anecdotique, révèle une facette méconnue de la spiritualité de la Jahiliyya, que le Coran lui-même commentera.
Le Mukāʾ et le Taṣdiya : Une Adoration Cacophonique
Au cœur de l'Arabie polythéiste, l'adoration près de la "Maison Ancienne" prenait des formes aujourd'hui surprenantes. Les termes arabes mukāʾ (مُكَاء), désignant un sifflement aigu, et taṣdiya (تَصْدِيَة), un claquement de mains, décrivent cette pratique. Il faut s'imaginer la scène : sous un soleil écrasant, des pèlerins, au lieu de murmurer des prières, emplissaient l'air de sons stridents, créant une ambiance cacophonique qui contrastait vivement avec la solennité que l'on associe à un sanctuaire.
Un Rituel aux Intentions Ambiguës
Les historiens et exégètes musulmans ont longuement débattu de la nature de ce rite. Pour certains, il s'agissait d'une forme de prière sincère, bien que déviante, par laquelle les polythéistes pensaient attirer l'attention de leurs divinités. Pour d'autres, cette pratique avait une fonction plus provocatrice : elle visait à perturber le recueillement des rares monothéistes (hunafāʾ) ou des premiers musulmans qui tentaient de prier selon leurs propres rites, tournant en dérision leur dévotion silencieuse.
L'Ancrage dans les Traditions Qurayshites
Cette "prière sifflée" semble avoir été particulièrement associée à la tribu de Quraysh, gardienne de la Kaaba. Elle ne constituait qu'un élément parmi un ensemble de coutumes qui formaient le pèlerinage de l'époque. Ces actes, bien que variés, témoignaient d'une déformation profonde de l'héritage abrahamique, et il est essentiel de comprendre l'ensemble des pratiques païennes du pèlerinage qui furent plus tard supprimées par l'islam pour saisir l'ampleur de la réforme qui allait suivre.
La Perspective Coranique sur le Rituel
La Révélation coranique ne reste pas silencieuse face à cette coutume. Elle est abordée de manière explicite dans un verset qui la fige dans l'histoire, la présentant comme la quintessence d'un culte vidé de sa substance spirituelle.
L'Analyse du Verset 35 de la Sourate Al-Anfal
Révélée à Médine, probablement après la victoire des musulmans à Badr, la sourate Al-Anfal (Le Butin) dresse un portrait critique des croyances et des pratiques des Mecquois. Le verset 35 stipule : "Et leur prière (ṣalātuhum) auprès de la Maison, n'était que sifflements et battements de mains. 'Goûtez donc au châtiment, pour avoir été mécréants !'" (Coran 8:35). L'usage des termes mukāʾ et taṣdiya ne laisse aucune place au doute quant au rite visé.
Une Condamnation de la Forme sur le Fond
Par ce verset, le Coran ne condamne pas seulement un acte, mais une conception de la religion. Il dénonce une adoration qui s'est figée dans une gestuelle extérieure et sonore, perdant toute connexion avec l'intériorité, l'humilité (khushūʿ) et la supplication sincère. La "prière" des polythéistes est ainsi décrite comme un spectacle bruyant, une performance collective plutôt qu'un dialogue intime avec le Divin.
L'Abolition et la Réforme du Culte à La Mecque
Avec le triomphe de l'islam et la prise de La Mecque en 630, le Prophète Muhammad entreprit une purification systématique des rites du pèlerinage. Les idoles furent détruites, et les pratiques de la Jahiliyya, y compris le mukāʾ et la taṣdiya, furent définitivement abolies.
La Restauration de la Prière Abrahamique
La réforme islamique ne fut pas une création ex nihilo, mais une restauration de ce qui était considéré comme la tradition pure du monothéisme abrahamique. À la cacophonie des sifflements et des claquements de mains succéda la Salat, la prière rituelle islamique, avec ses récitations mesurées du Coran, ses inclinaisons et ses prosternations. Le paysage sonore de la Kaaba fut transformé, passant du tumulte païen au murmure unifié de la louange adressée à un Dieu unique.