La Pratique de l'Al-Nasi' : Le Report des Mois Sacrés

Au cœur des sables et des traditions de l'Arabie préislamique, le temps n'était pas une ligne droite immuable, mais une matière flexible que certains hommes pouvaient modeler. Cette manipulation du calendrier, connue sous le nom d'Al-Nasi' (النَّسِيء), ou « le report », était une institution complexe qui permettait d'ajuster le calendrier lunaire aux saisons, mais qui devint aussi un puissant instrument de pouvoir politique et militaire.

Les Origines du Nasi' : Une Nécessité Agraire et Commerciale

Le calendrier arabe traditionnel était purement lunaire, comptant environ 354 jours. Ce décalage d'environ onze jours avec l'année solaire provoquait une dérive des mois à travers les saisons. Pour une société où les foires commerciales et les pèlerinages étaient des événements économiques et sociaux majeurs, ce glissement posait un problème concret. Un pèlerinage prévu en automne pouvait, après quelques années, se retrouver en plein cœur de l'été écrasant, nuisant au commerce et au confort des voyageurs.

L'intercalation comme solution pratique

Pour résoudre ce problème, les Arabes adoptèrent la pratique de l'intercalation, l'Al-Nasi'. Elle consistait à ajouter un treizième mois toutes les deux ou trois années pour réaligner le cycle lunaire sur le cycle solaire. Cette pratique, loin d'être une invention purement arabe, se retrouvait dans de nombreuses autres cultures anciennes, comme les calendriers hébraïque et babylonien. L'objectif initial était de s'assurer que les mois conservent une position saisonnière fixe, garantissant ainsi que les récoltes, les foires et les pèlerinages se déroulent à des périodes climatiquement favorables.

Le Mécanisme du Report et son Annonce Solennelle

La décision d'intercaler un mois n'était pas laissée au hasard. Elle était une prérogative sacrée et une annonce publique faite lors du grand rassemblement du pèlerinage (Hajj), sur le site de Minā, près de La Mecque. Là, devant les tribus assemblées, une figure d'autorité proclamait la nature du calendrier pour l'année à venir.

Le Rôle Central des Qalāmis des Banū Kināna

Cette responsabilité revenait exclusivement à une lignée spécifique de la tribu des Banū Kināna, connue sous le nom de Qalāmis (pluriel de Qalammas). L'homme chargé de l'annonce, le Qalammas, se levait et déclarait publiquement si un mois sacré était « reporté ». Par exemple, il pouvait annoncer : « Cette année, le mois de Muharram ne sera pas sacré. Sa sacralité est reportée au mois suivant, Safar ». Cette prérogative illustre le rôle central des Qalāmis des Banū Kināna dans la gestion du temps sacré, un pouvoir à la fois religieux et temporel immense.

L'intercalation en pratique : comment un mois devenait profane

Concrètement, l'annonce du Qalammas avait force de loi. Si Muharram, l'un des quatre mois sacrés, était déclaré « halal » (profane), les interdits qui lui étaient associés, notamment celui de la guerre, étaient levés. Les tribus pouvaient alors continuer leurs raids ou leurs campagnes militaires. En contrepartie, le mois suivant, Safar, devenait « haram » (sacré), instaurant la trêve qui aurait dû avoir lieu un mois plus tôt. Cette flexibilité, bien que née d'une nécessité pratique, introduisait une incertitude au cœur même de la grande trêve de sang des Arabes.

Les Conséquences du Nasi' : Pouvoir, Guerre et Religion

Avec le temps, l'Al-Nasi' dépassa sa fonction calendaire initiale pour devenir un outil stratégique. La capacité de déclarer un mois sacré comme profane offrait un avantage militaire et politique considérable à ceux qui pouvaient influencer la décision du Qalammas.

Un Instrument de Pouvoir Politique et Militaire

Une tribu désirant lancer une attaque surprise ou poursuivre une guerre pouvait faire pression ou payer le Qalammas pour qu'il reporte la sacralité d'un mois. L'ennemi, s'attendant à une trêve, se retrouvait alors vulnérable. Cette pratique transformait une institution religieuse en un levier d'influence, ouvrant la porte à ce que beaucoup considéraient comme une véritable manipulation du calendrier à des fins profanes, semant la méfiance et déstabilisant les pactes tribaux.

L'Abolition du Nasi' et le Retour à l'Ordre Divin

L'avènement de l'Islam marqua une rupture radicale avec cette pratique. La Révélation coranique la condamna fermement, la considérant comme une perversion de l'ordre divin et une source de discorde.

La Révélation Coranique et le Pèlerinage d'Adieu

Le Coran est explicite à ce sujet. Dans la sourate At-Tawba (Le Repentir), le verset 37 déclare : « Le report d'un mois sacré est un surcroît de mécréance. Par là, les mécréants sont égarés : une année, ils le déclarent profane, et une année, ils le déclarent sacré, afin de s'accorder avec le nombre de mois que Dieu a rendus sacrés. ». Cette condamnation sans appel marqua l'abolition définitive de cette pratique, comme stipulé dans le Coran.

Le coup de grâce fut porté par le Prophète Muhammad lui-même lors de son Pèlerinage d'Adieu en l'an 10 de l'Hégire (632 ap. J.-C.). S'adressant à la foule immense, il déclara que le temps était revenu à sa configuration originelle, telle que Dieu l'avait établie à la création. Il fixa définitivement le calendrier islamique comme étant purement lunaire, avec douze mois, dont les quatre mois sacrés (Dhū al-Qaʿdah, Dhū al-Ḥijjah, Muḥarram et Rajab) dont l'ordre et la sacralité ne pouvaient plus jamais être altérés par une volonté humaine. Ainsi se ferma le chapitre de l'Al-Nasi', restaurant un temps sacré, prévisible et universel pour tous les croyants.