La Kahina : Entre Reine Guerrière et Héritage des Devineresses d'Arabie

Au cœur des montagnes de l'Aurès, à la fin du VIIe siècle, se dresse une figure qui marque à la fois l'histoire du Maghreb et l'imaginaire collectif : Dihya, surnommée la Kahina. Reine guerrière, cheffe de tribu et prophétesse, son histoire est indissociable du titre de kāhina, un terme dont les racines plongent dans les traditions des devineresses de l'Arabie préislamique.

L'Origine du Titre : La Kāhina, une Figure de l'Arabie Ancienne

Avant de conter l'épopée de Dihya, il est essentiel de comprendre le sens de son surnom. En arabe, le terme Kāhin (au masculin) désigne un devin, un voyant ou un prêtre dans la société préislamique. Ces personnages jouaient un rôle central : ils interprétaient les rêves, prédisaient l'avenir, arbitraient les conflits et communiquaient avec le monde des esprits, souvent par le biais de la poésie et de transes. La forme féminine, Kāhina, désignait une femme investie des mêmes pouvoirs.

La Devineresse comme Pilier Social

La Kāhina n'était pas une simple sorcière marginale ; elle était une autorité spirituelle et parfois politique, respectée et crainte. Son savoir, transmis de génération en génération, lui conférait une influence considérable sur les décisions de sa tribu. Cette fonction, souvent empreinte de mystère, illustre la diversité des rôles sociaux que les femmes pouvaient occuper en Arabie bien avant l'avènement de l'islam, allant bien au-delà de la sphère domestique.

Dihya, la "Kahina" des Aurès

C'est dans le contexte de l'expansion omeyyade en Afrique du Nord que surgit Dihya. À la fin du VIIe siècle, elle prend la tête de la tribu berbère des Jarawa et fédère autour d'elle une coalition de tribus pour résister à l'avancée des armées musulmanes. Les chroniqueurs arabes, notamment Ibn Khaldun, la décrivent comme une femme d'une intelligence et d'un courage exceptionnels, et c'est d'eux qu'elle tient son surnom, "La Kahina", la devineresse, en raison de sa capacité présumée à prédire l'issue des batailles.

Une Reine Guerrière à la Tête de la Résistance

Loin d'être une simple figure spirituelle, Dihya fut avant tout une cheffe de guerre redoutable. En 689, elle inflige une défaite écrasante à l'armée omeyyade menée par Hassan ibn al-Nu'man, le forçant à se replier pendant plusieurs années. Son charisme et son génie tactique lui permirent de régner en souveraine sur une grande partie de l'Ifriqiya. Elle s'inscrit ainsi dans une tradition de figures de femmes guerrières dont les récits ponctuent l'histoire de la région et de ses alentours.

La Stratégie de la Terre Brûlée

Face au retour inévitable des forces omeyyades, mieux équipées et plus nombreuses, la Kahina aurait, selon les sources, adopté une stratégie désespérée : la politique de la terre brûlée. Convaincue que les Arabes n'étaient attirés que par les richesses des terres, elle ordonna la destruction des récoltes, des villes et des vergers pour leur ôter toute envie de s'installer. Cette tactique, bien que militairement compréhensible, lui aliéna une partie de la population sédentaire, qui se tourna alors vers les conquérants.

Entre Mythe et Réalité Historique

Le récit de la Kahina nous est parvenu principalement à travers les écrits de ses adversaires. Il est donc difficile de démêler la réalité historique de la légende. Le surnom de "devineresse" ou "sorcière" était-il une reconnaissance de son statut de cheffe spirituelle berbère, ou une manière de discréditer une ennemie puissante en l'associant à des pratiques païennes ?

L'Héritage d'une Figure Ambivalente

Vaincue et tuée au combat vers 703, la Kahina laissa une empreinte indélébile. Pour beaucoup, elle est devenue un symbole de la résistance berbère à l'envahisseur, une icône de l'indépendance et de la fierté culturelle du Maghreb. Son pouvoir, exercé sur le champ de bataille et dans la sphère spirituelle, offre un contraste saisissant avec d'autres modèles de puissance féminine de l'époque, comme celui des influentes femmes d'affaires de La Mecque, dont le prestige reposait sur le commerce et l'influence économique. La Kahina incarne ainsi une figure complexe, une passerelle entre les anciennes traditions spirituelles de l'Arabie et la réalité politique d'un monde en pleine transformation.