L'Idole Wadd (71:23) : Analyse de sa Mention dans la Sourate Nuh

Au cœur de la sourate 71, dite Sourate Nuh (Noé), le Coran relate le long et patient combat du prophète contre l'idolâtrie de son peuple. Un verset en particulier, le vingt-troisième, énumère cinq divinités et offre une fenêtre saisissante sur les croyances anciennes, en nommant l'idole Wadd et ses semblables, créant un pont entre le récit antédiluvien et la réalité polythéiste de l'Arabie du VIIe siècle.

Le Contexte Coranique : L'Avertissement de Nuh

La sourate Nuh est une narration poignante de la prédication du prophète Noé, qui, jour et nuit, exhorte son peuple à abandonner l'adoration des idoles pour se tourner vers le Dieu unique. Face à l'obstination et à l'arrogance de ses contemporains, il se tourne vers son Seigneur pour décrire leur rébellion. C'est dans ce cadre qu'il rapporte leurs propres paroles, révélant la source de leur égarement.

Le Verset 23 : Un Panthéon Nommément Cité

Le verset clé (71:23) relate la conspiration des notables du peuple de Nuh : « Et ils ont dit : 'N'abandonnez jamais vos divinités et n'abandonnez jamais Wadd, ni Suwa', ni Yaghuth, Ya'uq et Nasr.' ». Cette liste n'est pas anodine. Pour l'auditoire mecquois du prophète Muhammad, ces noms résonnaient avec une familiarité troublante. Loin d'être de simples figures d'un passé lointain, ces divinités, ou du moins leurs noms, faisaient partie intégrante du paysage religieux de la péninsule Arabique.

Une Leçon Transhistorique

En mentionnant ces idoles dans le contexte du peuple de Nuh, le récit coranique établit une continuité dans l'erreur du polythéisme. Le message est clair : l'idolâtrie que combat le prophète Muhammad à La Mecque n'est qu'une résurgence d'une déviance ancienne, condamnée depuis les temps les plus reculés. Le verset sert ainsi d'avertissement direct aux Qurayshites et aux autres tribus arabes, leur montrant que leur culte n'est que l'écho d'une tradition menant à la perdition.

Wadd, de la Légende Antédiluvienne au Culte Arabe

Si le Coran place Wadd à l'époque de Nuh, les exégètes musulmans et les historiens, comme Ibn al-Kalbi dans son célèbre Livre des Idoles (Kitāb al-Aṣnām), ont cherché à retracer le parcours de ces divinités. Leurs travaux dessinent une histoire fascinante où des figures pieuses sont progressivement transformées en objets d'adoration, avant que leur culte ne soit ravivé des siècles plus tard en Arabie.

L'Origine Selon la Tradition

La tradition rapporte que Wadd, Suwa', Yaghuth, Ya'uq et Nasr étaient à l'origine des hommes vertueux. Après leur mort, le chagrin de leur peuple fut si grand que Satan leur suggéra de créer des statues à leur effigie pour se souvenir de leur piété. La première génération se contenta de les vénérer comme des mémoriaux, mais les générations suivantes, oubliant leur but initial, commencèrent à les adorer directement. C'est ainsi que l'idolâtrie se serait installée, avant d'être balayée par le Déluge.

La Redécouverte et l'Implantation en Arabie

Des siècles plus tard, ces mêmes idoles auraient été redécouvertes et distribuées parmi les tribus arabes. L'idole de Wadd fut adoptée par la tribu de Kalb, qui dominait l'oasis stratégique de Dumat al-Jandal, dans le nord de l'Arabie. C'est là que le culte de cette divinité antique prit racine, devenant l'un des plus importants de la région. Le sanctuaire dédié à Wadd, dieu de l'amour dont les temples se situaient à Dumat al-Jandal, attirait des pèlerins et renforçait l'influence de la tribu Kalb.

Les inscriptions retrouvées dans la péninsule, notamment dans les royaumes sudarabiques comme celui de Ma'in, confirment l'ancienneté du culte de Wadd bien avant l'islam. Il y était souvent invoqué comme une divinité protectrice, paternelle. Les sources historiques et poétiques préislamiques corroborent les fonctions de Wadd, souvent liées à l'amour et à l'amitié, ce qui en faisait une divinité proche et populaire.

La Fin du Culte de Wadd

Avec l'avènement de l'islam, le sort de ces cultes polythéistes était scellé. La mention de Wadd dans la sourate Nuh n'était pas seulement une critique théologique, mais aussi un prélude à l'éradication physique de son adoration. Le Coran ne se contentait pas de raconter une histoire, il façonnait une nouvelle réalité.

La Destruction du Sanctuaire de Dumat al-Jandal

Après la conquête de La Mecque, le prophète Muhammad envoya des expéditions pour détruire les principaux centres d'idolâtrie en Arabie. En 630 de notre ère, Khalid ibn al-Walid fut chargé de soumettre Dumat al-Jandal et de détruire son idole. La statue de Wadd, qui, selon les descriptions, représentait un homme imposant drapé de deux vêtements et armé d'une épée et d'un arc, fut abattue. Cet acte marqua la fin symbolique et définitive du culte rendu au dieu Wadd à Dumat al-Jandal, et avec lui, un pan entier de la religiosité préislamique.

Ainsi, la mention de Wadd dans la sourate Nuh est bien plus qu'une simple anecdote. Elle est un fil conducteur qui relie le passé le plus lointain au présent de la révélation coranique, illustrant la permanence du message monothéiste face à un polythéisme renaissant de ses cendres, pour finalement s'éteindre à l'aube d'une nouvelle ère.