Jahiliyya : Définition et Concept de l'Ignorance
Avant que la lumière de la Révélation ne perce les sables de l'Arabie, s'étendait une ère que l'historiographie islamique nommera plus tard la Jāhiliyya (جَاهِلِيَّة). Loin d'être une simple désignation chronologique, ce terme encapsule un concept profond, celui d'une « ignorance » non pas intellectuelle, mais morale et spirituelle, définissant un monde en attente de la guidance divine.
Origines et Étymologie du terme Jahl
Pour saisir l'essence de la Jāhiliyya, il faut remonter à sa racine linguistique, le mot jahl (جَهْل). Dans le désert, où les mots pesaient autant que les sabres, les termes portaient une charge sémantique immense. Le jahl n'était pas l'opposé de la connaissance (ʻilm) au sens de l'érudition, mais plutôt l'antithèse du ḥilm, cette vertu cardinale de mansuétude, de contrôle de soi et de sagesse.
Le Jahl : Passion et Impétuosité
Le jāhil n'était pas l'inculte, mais celui qui se laissait emporter par ses passions : la colère, l'arrogance, la violence irréfléchie. C'était l'homme dont le comportement impétueux et barbare brisait l'harmonie sociale, un état d'esprit qui ignorait les conséquences de ses actes et méprisait la retenue. Cette opposition fondamentale éclaire le sens profond de l'ignorance dans le vocabulaire arabe de l'époque, qui valorisait la maîtrise des passions comme un pilier de l'honneur.
Le Jahl dans la Poésie Préislamique
La poésie, miroir de l'âme bédouine, regorge de cette notion. Le poète Zuhayr ibn Abī Sulmā, dans l'une de ses fameuses Muʻallaqāt, loue la tribu qui enterre les animosités et met en garde : « Quiconque ne se défend pas avec des armes nobles sera déshonoré, et quiconque ne commet pas d'injustice sera victime d'injustice ». Pourtant, il oppose souvent cette dure réalité au comportement du jāhil, celui qui déclenche des guerres par un mot ou un acte inconsidéré, poussé par une fierté aveugle.
La Jahiliyya comme Période Historique
Avec l'avènement de l'Islam, le concept de jahl acquiert une nouvelle dimension. Il ne désigne plus seulement un trait de caractère individuel, mais caractérise toute une époque. La Jāhiliyya devient alors l'« Âge de l'Ignorance », mais une ignorance bien spécifique : celle de l'unicité de Dieu (Tawḥīd) et de sa Loi révélée.
Une Construction Post-Islamique
Il est crucial de comprendre que les habitants de l'Arabie préislamique ne se percevaient pas comme vivant dans une « Jāhiliyya ». Ce terme est une construction rétrospective, forgée par les premières générations de musulmans pour marquer une rupture radicale. C'est l'introduction d'un nouveau savoir, celui de la Révélation, qui a conduit à la désignation de l'ère préislamique comme la Jahiliyya. Elle symbolise le passage des ténèbres de l'idolâtrie et du tribalisme à la lumière de la foi et de la communauté des croyants (Umma).
Caractéristiques de la Société Jâhilie
Du point de vue islamique, cette période était définie par un ensemble de pratiques et de croyances contraires à la nouvelle foi :
- Le polythéisme (Shirk) : L'adoration d'idoles et de divinités multiples, considérées comme des intermédiaires avec une divinité supérieure mais lointaine.
- La ʻAṣabiyya : Un esprit de clan aveugle, où la loyauté à la tribu surpassait toute notion de justice ou de vérité universelle.
- La loi de la vendetta (Thaʼr) : Des cycles de vengeance sans fin qui ensanglantaient les tribus pour des générations.
- Des injustices sociales : Des pratiques comme l'enterrement des filles à la naissance (waʼd al-banāt), l'usure exorbitante, et le traitement précaire des orphelins et des veuves.
La Dimension Coranique de la Jahiliyya
Le Coran utilise le terme Jāhiliyya à plusieurs reprises, non pas tant pour décrire le passé que pour mettre en garde contre un état d'esprit qui menace toute société. Il ne s'agit pas d'une époque révolue, mais d'une condition humaine potentielle.
Un État d'Esprit plus qu'une Époque
Le texte sacré parle du « jugement de la Jāhiliyya » (ḥukm al-jāhiliyya), de l'« orgueil de la Jāhiliyya » (ḥamiyyat al-jāhiliyya) ou de l'« exhibition de la Jāhiliyya » (tabarruj al-jāhiliyya). Chacune de ces expressions dénonce un comportement fondé sur l'ignorance de la guidance divine, l'arrogance et les passions débridées. La Jāhiliyya devient ainsi un archétype universel : celui de toute société ou de tout individu qui, en tout temps et en tout lieu, choisit de fonder sa vie sur des lois humaines arbitraires plutôt que sur la Loi divine. En ce sens, la Jāhiliyya n'est jamais définitivement vaincue ; elle représente un danger latent, une tentation permanente de retourner à l'obscurité. Le terme est ainsi la pierre angulaire d'un vaste lexique de l'Arabie préislamique, dont chaque mot raconte une facette de ce monde ancien face à la Révélation.