Hypothèse (Yom Kippour) : De l'Influence du Yom Kippour Juif sur l'Achoura

L'histoire du jeûne d'Achoura est intimement liée à l'arrivée du prophète Muhammad à Médine. C'est dans cette oasis, creuset de cultures et de fois, qu'une rencontre avec les communautés juives locales va jeter une lumière singulière sur cette pratique. L'hypothèse d'une influence directe du grand pardon juif, le Yom Kippour, sur l'institutionnalisation du jeûne musulman mérite une exploration historique attentive.

L'Arrivée à Yathrib et la Découverte d'une Pratique

En l'an 622, lorsque le Prophète et ses compagnons arrivèrent à Yathrib, la future Médine, ils découvrirent une ville plurielle. Des tribus arabes païennes y côtoyaient d'influentes communautés juives, notamment les Banu Qaynuqa, les Banu Nadir et les Banu Qurayza, qui rythmaient leur vie selon le calendrier et les rites mosaïques.

Peu de temps après son installation, le Prophète remarqua que les membres de la communauté juive observaient un jeûne solennel. Mû par la curiosité et le désir de comprendre les traditions des "Gens du Livre", il s'enquit de la raison de cette coutume.

Les Échos dans les Sources Islamiques

Le Récit Prophétique de la Rencontre

La réponse des Juifs de Médine est conservée dans les recueils de hadiths les plus authentiques. Ils expliquèrent qu'il s'agissait du jour où Dieu avait sauvé le prophète Moïse (Musa) et les Enfants d'Israël de la tyrannie de Pharaon en fendant la mer. Pour remercier Dieu de ce miracle, ils jeûnaient en ce jour. Ce jour de commémoration était le Yom Kippour.

La réaction du prophète Muhammad, rapportée par Ibn Abbas, fut empreinte d'une profonde reconnaissance de cette filiation prophétique : "Nous avons plus de droits et sommes plus proches de Moïse que vous". Il ordonna alors aux musulmans de jeûner également, affirmant ainsi l'héritage commun des monothéismes. Plus tard, pour marquer une distinction, il recommanda d'y ajouter le jeûne du jour précédent ou suivant.

Une Parenté Linguistique : 'Āshūrā' et 'Āsōr

Au-delà du récit historique, une preuve linguistique vient étayer cette connexion. Le terme arabe 'Achoura (عَاشُورَاء) dérive de la racine ‘ashara (عَشَرَة), qui signifie "dix". Or, le jeûne d'Achoura est observé le dixième jour du mois de Muharram.

Cette étymologie trouve un miroir saisissant dans la tradition hébraïque. Le Yom Kippour est célébré le dixième jour du mois de Tishri. Le Lévitique (23:27) désigne ce jour par le terme hébreu ‘āsōr (עָשׂוֹר), signifiant "le dixième". Cette parenté sémantique et numérique entre les deux termes suggère une origine conceptuelle partagée.

Le Contexte Préislamique et ses Nuances

Un Jeûne Ancré chez les Qurayshites ?

L'hypothèse d'une adoption directe à Médine est cependant nuancée par d'autres traditions. Certains récits, notamment attribués à Aïcha, rapportent que la tribu de Quraysh observait déjà un jeûne le jour d'Achoura à La Mecque, bien avant la prédication de l'Islam. Ce jour aurait correspondu à une célébration importante, peut-être liée à l'expiation des fautes ou au renouvellement de la couverture de la Kaaba.

Cette information soulève une question cruciale : le Prophète a-t-il institué un nouveau jeûne à Médine ou a-t-il confirmé et réorienté une pratique déjà existante en lui donnant une nouvelle signification, celle de la filiation avec Moïse ?

Syncrétisme, Convergence ou Confirmation ?

Face à ces éléments, les historiens débattent de plusieurs scénarios. Le premier est celui de l'influence directe et de l'adoption à Médine, où la pratique juive aurait servi de modèle. Le second est celui d'une convergence de traditions : les Arabes préislamiques auraient conservé, via un héritage abrahamique lointain, une forme de jeûne expiatoire le dixième jour d'un mois, qui aurait trouvé un écho et une légitimité renouvelée au contact du Yom Kippour.

Dans cette seconde perspective, l'événement de Médine ne serait pas tant une création qu'une confirmation, un acte par lequel le Prophète ancre une coutume ancienne dans la grande histoire de la Révélation monothéiste.

Conclusion : La Mémoire Partagée des Prophètes

L'hypothèse d'une influence du Yom Kippour sur le jeûne d'Achoura reste l'une des plus robustes pour expliquer son institutionnalisation dans l'islam naissant. Les preuves textuelles et linguistiques sont fortes et dessinent un pont remarquable entre les traditions juive et musulmane.

Que cette pratique ait été une nouveauté ou la réinterprétation d'un rite plus ancien, elle témoigne de la volonté de l'Islam de s'inscrire dans la continuité de la lignée prophétique, en particulier celle de Moïse, figure centrale du Coran. Cette connexion souligne la place fondamentale du jour d'Achoura et de sa pratique du jeûne dans le calendrier rituel, un symbole puissant du lien indéfectible qui unit les peuples du Livre autour d'une mémoire partagée.