Évolution : Et Déformations Païennes des Rites du Hajj

Avant l'avènement de l'Islam, le pèlerinage à La Mecque était déjà un pilier central de la vie religieuse et sociale en Arabie. Cependant, au fil des siècles, ce rituel, initialement ancré dans une tradition monothéiste, a subi une lente mais profonde transformation, se chargeant d'innovations et de pratiques païennes qui en altérèrent la signification originelle. Ce chapitre retrace cette évolution progressive.

Le Fondement Monothéiste et les Premières Altérations

Les chroniques arabes anciennes s'accordent sur le fait que les Arabes, descendants d'Ismaël, pratiquaient à l'origine un culte monothéiste pur. Le pèlerinage était un acte de dévotion envers le Dieu unique, le Seigneur de la Kaaba. Cependant, avec le temps et l'influence des peuples voisins, le polythéisme s'est insidieusement introduit. Ces changements ont profondément marqué le pèlerinage de l'époque de la Jahiliyya, le transformant en une mosaïque complexe de traditions et de croyances syncrétiques.

L'Introduction des Idoles dans la Kaaba

La tradition historique désigne un homme, 'Amr ibn Luhay al-Khuza'i, chef de la tribu Khuza'a qui contrôlait La Mecque avant les Quraysh, comme le principal responsable de cette rupture. Lors d'un voyage en Syrie, il aurait été initié au culte des idoles et, convaincu de leurs bienfaits, aurait rapporté la première statue à La Mecque : Hubal. Placée au cœur de la Kaaba, Hubal devint la divinité prééminente de la cité, et son culte marqua le début d'une nouvelle ère religieuse pour les Arabes.

La Multiplication des Divinités Tribales

L'exemple de 'Amr fut rapidement suivi. Chaque tribu, chaque clan, voulut sa propre divinité protectrice. La Kaaba et ses alentours se peuplèrent progressivement de centaines d'idoles. Parmi les plus célèbres figuraient Al-Lât, Al-'Uzza et Manât, considérées comme les "filles de Dieu". Le pèlerinage devint alors une occasion pour les tribus de toute l'Arabie de venir honorer non seulement le "Seigneur de la Maison", mais aussi et surtout leurs propres idoles, transformant le sanctuaire en un panthéon polythéiste.

La Transformation des Rituels Sacrés

Avec l'introduction des idoles, les rites eux-mêmes furent modifiés pour intégrer de nouvelles pratiques. Si la structure globale du pèlerinage conservait des vestiges de son origine abrahamique, son essence était dénaturée par des innovations païennes qui choqueraient plus tard les premiers musulmans.

Le Tawaf et la Talbiyah Dénaturés

La circumambulation (Tawaf) autour de la Kaaba fut l'un des rites les plus visiblement altérés. Une pratique étrange, le Tawaf 'uryan (la circumambulation nue), s'était répandue. Les pèlerins venant de l'extérieur de La Mecque devaient soit emprunter des vêtements à un habitant de la tribu Quraysh, soit effectuer le rituel nus, sous prétexte de ne pas tourner autour de la Maison sacrée avec des habits souillés par les péchés. La Talbiyah, la supplication du pèlerin, fut également modifiée. À la formule monothéiste originelle, les polythéistes ajoutaient : "... Tu n'as pas d'associé, sauf un associé qui T'appartient ; Tu le possèdes et tout ce qu'il possède." Ces pratiques, ainsi que d'autres déformations païennes du pèlerinage, furent plus tard abolies par l'Islam.

Les Sacrifices et Offrandes aux Idoles

Le sacrifice animal, un acte de dévotion central, fut détourné de son but initial. Au lieu d'être offerts exclusivement à Dieu, les animaux étaient immolés au nom des idoles. Le sang des bêtes sacrifiées était souvent aspergé sur les statues ou sur les murs de la Kaaba, dans une tentative de se rapprocher des divinités et d'obtenir leurs faveurs. Ces offrandes sanglantes étaient au cœur des pratiques païennes du Hajj.

L'Institutionnalisation des Privilèges et des Innovations

La déformation du Hajj n'était pas seulement religieuse ; elle était aussi sociale et économique. La tribu des Quraysh, en tant que gardienne du sanctuaire, utilisa sa position pour asseoir sa suprématie et instituer des privilèges qui fragmentaient l'unité des pèlerins.

Le Rôle des Quraysh et l'Invention des 'Hums'

Les Quraysh et leurs tribus alliées se proclamèrent les Hums, c'est-à-dire "les zélés" ou "les stricts" dans la religion. Ils s'octroyèrent un statut spécial qui les exemptait de certaines obligations imposées aux autres Arabes. Par exemple, alors que tous les pèlerins devaient se rendre à la station d'Arafat, en dehors du périmètre sacré (Haram) de La Mecque, les Hums refusaient de quitter le Haram, arguant que leur piété supérieure ne leur permettait pas de sortir de l'enceinte sacrée. Cette distinction créa une élite religieuse connue sous le nom d'al-Hums, qui s'arrogea des privilèges significatifs au détriment de l'égalité originelle entre les pèlerins.

Les Foires Commerciales et l'Esprit du Pèlerinage

La saison du pèlerinage devint également une période de grande activité économique. De gigantesques foires, comme celle de 'Ukaz, se tenaient en marge des rites. Si le commerce n'était pas proscrit, son importance grandissante tendait à éclipser la dimension spirituelle du voyage. Les foires étaient des lieux de transactions, mais aussi de joutes poétiques, de vantardises tribales et de règlements de comptes, mêlant le sacré et le profane d'une manière qui éloignait le pèlerinage de son objectif premier de recueillement et de dévotion.