Emplacement : D'Isaf sur la Colline de Safa
Au cœur de la vallée de La Mecque, la géographie elle-même était investie d'une profonde sacralité bien avant l'avènement de l'islam. Deux modestes collines, Safa et Marwa, encadraient le périmètre sacré de la Kaaba et servaient de théâtre à des rituels ancestraux. C'est sur l'une d'elles, la colline de Safa, que se dressait une idole de pierre nommée Isaf, dont la présence marquait le point de départ d'un des rites majeurs du pèlerinage.
La Géographie Sacrée du Pèlerinage
Pour les tribus arabes qui convergeaient vers La Mecque, chaque rocher, chaque point d'eau et chaque relief du paysage portait une histoire et une fonction. La colline de Safa n'était pas un simple accident topographique ; elle était la borne inaugurale du Sa'y, la course rituelle effectuée entre elle et sa voisine, Marwa. Placer une idole en ce lieu précis n'était donc pas anodin. Cela transformait la colline en un autel à ciel ouvert, un point de contact entre le pèlerin et le divin avant d'entamer son parcours. Cette vénération s'inscrivait dans un contexte plus large, celui de l'histoire de l'idole Isaf et de sa place dans la mythologie de la Kaaba, où sa figure était intimement liée à l'enceinte sacrée.
Isaf, Sentinelle de Pierre sur Safa
Isaf se présentait vraisemblablement sous la forme d'une stèle ou d'un bétyle, une pierre dressée, typique du culte litholatrique de l'Arabie ancienne. Sa position sur Safa lui conférait un rôle de gardien du rituel, une sentinelle veillant sur les pèlerins.
Un Marqueur Rituel Incontournable
Les traditions historiques, notamment celles rapportées par des chroniqueurs comme Ibn al-Kalbi, décrivent comment les pèlerins de la Jahiliyya commençaient leur Sa'y en se rendant auprès d'Isaf. Ils touchaient ou embrassaient l'idole pour en recevoir la bénédiction (baraka) avant de s'élancer vers Marwa. Ce geste initial sacralisait leur effort, plaçant l'ensemble de la course sous la protection de la divinité. L'idole n'était pas seulement une statue, mais un pivot liturgique essentiel au bon déroulement du pèlerinage.
Une Vénération Paradoxale
Cependant, Isaf ne se tenait pas seul. Son culte était indissociable de celui d'une autre idole, Na'ila, érigée sur la colline opposée de Marwa. Ils formaient un couple divin dont la présence encadrait l'espace rituel du Sa'y. Cette dualité était renforcée par une tradition populaire bien connue, la légende tragique du couple Isaf et Na'ila, qui racontait comment ils furent pétrifiés pour avoir profané la Kaaba. Paradoxalement, leur châtiment devint la source de leur vénération, servant à la fois de terrible avertissement contre le sacrilège et de justification à leur culte.
Évolution des Emplacements et des Cultes
Les récits sur l'origine et la position des idoles varient parfois, reflétant une histoire religieuse complexe et mouvante. La tradition la plus répandue, attribuée à 'Amr ibn Luhayy al-Khuza'i — figure considérée comme l'introducteur du polythéisme à grande échelle à La Mecque —, veut qu'il ait placé Isaf sur Safa et Na'ila sur Marwa. Toutefois, d'autres sources témoignent de la fluidité de ces cultes. En effet, certaines traditions évoquent une position différente de l'idole Isaf, plus proche de la Kaaba elle-même, peut-être près du puits de Zamzam. Cette divergence suggère que l'emplacement des idoles a pu évoluer au fil des siècles, en fonction de l'influence des tribus gardiennes du sanctuaire.
Du Culte à la Réappropriation Monothéiste
La présence d'Isaf sur la colline de Safa, comme celle de toutes les autres idoles, prit fin avec la conquête de La Mecque par le prophète Muhammad en 630 de l'ère chrétienne. Dans un acte fondateur de la nouvelle ère monothéiste, toutes les effigies du panthéon arabe furent détruites. Les lieux, cependant, conservèrent leur sacralité. La colline de Safa et le rituel du Sa'y furent intégrés au pèlerinage islamique (Hajj et 'Umra), mais leur signification fut entièrement redéfinie. Le parcours ne célébrait plus Isaf et Na'ila, mais commémorait la course désespérée de Hajar, épouse d'Abraham, à la recherche d'eau pour son fils Ismaël. Ainsi, la sentinelle de pierre fut renversée, mais la colline sur laquelle elle se tenait continue de jouer un rôle central dans la foi de millions de croyants.