Dhu (Dhu al-Hijja) : Al-Hijja en tant que Mois du Grand Pèlerinage

Au cœur du calendrier préislamique, le douzième et dernier mois, Dhû al-Hijja (ذُو ٱلْحِجَّة), représentait l'apogée spirituelle et sociale de l'année. Son nom même, signifiant « Celui du Pèlerinage », le destinait à un unique et grand dessein : l'accomplissement du Hajj, le pèlerinage ancestral vers la Kaaba, qui rassemblait les tribus de toute l'Arabie dans une atmosphère de paix imposée.

Le Point Culminant de la Paix Sacrée

L'arrivée de Dhu al-Hijja marquait l'aboutissement d'une période de quiétude attendue toute l'année. Les caravanes, chargées de pèlerins, d'offrandes et de marchandises, pouvaient enfin traverser des territoires habituellement hostiles en toute sécurité. Cette paix collective, indispensable au bon déroulement du pèlerinage, n'était pas un hasard mais le fruit d'un pacte social profondément enraciné. Elle prenait sa source dans un système ancestral que l'on nomme la trêve de sang des Arabes, un ensemble de coutumes qui sacralisait certains mois de l'année.

Une Convergence des Tribus

Durant ce mois, La Mecque se transformait en un véritable sanctuaire de neutralité. Les querelles tribales, les vendettas et les rivalités étaient mises en suspens. Des hommes et des femmes, venus des déserts du Najd, des montagnes du Yémen ou des côtes du Golfe Persique, se côtoyaient dans un but commun. La trêve, initiée durant le mois de Dhu al-Qa'da qui servait de préparation, atteignait ici son paroxysme, permettant à l'un des plus grands rassemblements humains de l'époque de se tenir sans effusion de sang.

Les Rites du Hajj dans l'Arabie de la Jâhilîya

Le pèlerinage de l'ère préislamique, bien que centré sur la Kaaba, était un syncrétisme de croyances et de pratiques diverses. Chaque tribu arrivait avec ses propres idoles, ses traditions et ses invocations, créant un paysage religieux aussi riche que complexe. Le temple abrahamique était alors entouré de centaines de statues, représentant les divinités vénérées à travers la péninsule.

Le Circuit des Sanctuaires et les Rituels Polythéistes

Les pèlerins accomplissaient une série de rites sur plusieurs jours et en plusieurs lieux sacrés. Le Tawâf, ou la circumambulation autour de la Kaaba, était un acte central, souvent accompli dans un état de nudité par certains groupes qui estimaient que leurs vêtements étaient souillés par leurs péchés. Les courses rituelles entre les collines de As-Safâ et Al-Marwah faisaient également partie du parcours. Le pèlerinage se poursuivait ensuite dans les environs de La Mecque : le rassemblement sur le Mont Arafat pour des invocations solennelles, la nuit passée à Muzdalifah et enfin les rituels à Mina, où des pierres étaient jetées et des animaux sacrifiés en l'honneur des idoles.

Le Sacrifice, Acte Social et Religieux

Le sacrifice d'animaux, principalement des chameaux, des moutons et des chèvres, constituait un moment fort du Hajj. Ces offrandes n'étaient pas seulement destinées à apaiser les divinités ; elles jouaient un rôle social fondamental. La viande était largement distribuée aux pauvres et partagée lors de grands festins, renforçant les liens communautaires et la solidarité entre les tribus. C'était aussi une démonstration de piété et de générosité, des vertus cardinales dans la société arabe de l'époque.

Au-delà du Rituel : La Grande Foire de l'Arabie

Le Hajj de Dhu al-Hijja transcendait largement le cadre religieux. La concentration massive de populations en un même lieu et à une même période en faisait un événement économique, culturel et politique de première importance. La Mecque devenait le cœur battant de la péninsule.

Un Carrefour Commercial et Poétique

Les marchés temporaires, comme celui de 'Ukâz, fleurissaient dans les environs. On y échangeait des épices du Yémen, des soieries de Perse, des armes de Syrie et des parfums d'Inde. Mais le commerce le plus précieux était peut-être celui des mots. De grandes joutes poétiques étaient organisées, où les plus grands poètes déclamaient leurs œuvres. Un poème acclamé à 'Ukâz assurait à son auteur une renommée éternelle, ses vers étant mémorisés et récités d'un bout à l'autre de l'Arabie.

La Continuité et la Rupture avec l'Islam

Avec l'avènement de l'Islam, le pèlerinage de Dhu al-Hijja ne fut pas aboli, mais profondément réformé. Le Prophète Muhammad (ﷺ) restaura sa pureté monothéiste originelle, la rattachant exclusivement au culte d'un Dieu unique, Allah, et à la tradition d'Abraham. Les idoles furent détruites, et les rituels païens furent éradiqués. Le Hajj islamique conserva la structure géographique du pèlerinage (Kaaba, Arafat, Mina) mais en redéfinit entièrement la signification spirituelle. La trêve sacrée, elle, fut confirmée et renforcée, assurant la sécurité des pèlerins jusqu'à leur retour, une protection qui s'étendait durant le mois de Muharram. Ainsi, Dhu al-Hijja, le mois du grand rassemblement, continua d'incarner un moment de paix et de dévotion, mais désormais unifié sous la bannière d'une foi nouvelle.