Désignation : De la Période Préislamique comme Jahiliyya

L'appellation "Jahiliyya" pour décrire l'Arabie d'avant l'Islam n'est pas un terme que ses contemporains se donnaient. C'est une désignation née avec la Révélation coranique, une construction rétrospective qui a façonné la perception de tout un âge. Ce chapitre explore comment et pourquoi cette période a été qualifiée d'"Âge de l'Ignorance", en analysant la genèse et la portée de ce concept fondamental.

Une Dénomination Postérieure et Coranique

Le terme Jahiliyya fut forgé pour marquer une rupture. Il ne s'agit pas d'une simple étiquette chronologique, mais d'un concept théologique et historique qui sert à définir le passé à la lumière du présent islamique. C'est une dénomination qui s'est imposée par le texte révélé lui-même, avant d'être systématisée par les chroniqueurs.

La Perspective de la Révélation

Le mot Jahiliyya (جَاهِلِيَّة) apparaît à quatre reprises dans le Coran. Il ne s'y réfère pas tant à une époque qu'à un état d'esprit et à un ordre social. Le texte sacré évoque le "jugement de la Jahiliyya" (ḥukm al-jāhiliyah), l'"ostentation de la Jahiliyya" (tabarruj al-jāhiliyah) ou encore l'"ardeur tribale de la Jahiliyya" (ḥamiyyat al-jāhiliyah). Dans chaque cas, le terme est porteur d'une charge morale et s'oppose aux principes de justice, de modestie et de soumission à Dieu prônés par l'Islam.

La Solidification par l'Historiographie Musulmane

Après la Révélation, les premiers historiens musulmans, tels qu'Ibn Ishaq au VIIIe siècle, ont systématisé l'usage de ce terme. Pour eux, raconter la vie du Prophète Muhammad impliquait de décrire le monde dans lequel il était apparu. La Jahiliyya devint alors le prologue nécessaire au récit islamique, une toile de fond sombre mettant en lumière la nouveauté radicale et la lumière apportée par le message divin. C'était l'âge des idoles, des guerres tribales incessantes et des coutumes jugées barbares, un passé dont l'Islam venait triompher.

La Signification Profonde du Terme "Jahl"

Traduire Jahiliyya par "Âge de l'Ignorance" est à la fois courant et réducteur. Le concept est plus complexe et ne désigne pas une absence de savoir intellectuel ou de culture. Les Arabes de cette période étaient, au contraire, les maîtres de l'éloquence et de la poésie, possédant une connaissance fine de leur environnement et de leurs généalogies.

L'Ignorance de la Loi Divine

La véritable opposition posée par le Coran est celle entre le jahl et le ‘ilm (la science, la connaissance), mais il s'agit avant tout de la connaissance de Dieu et de sa volonté. L'ignorance dénoncée est celle du monothéisme pur, de la guidance divine et de la responsabilité de l'homme devant son Créateur. C'est en ce sens que la Jahiliyya représente un état d'égarement spirituel, une vision du monde non éclairée par la Révélation. Cette distinction fondamentale permet de mieux saisir le concept d'ignorance qui définit la Jahiliyya dans la pensée islamique.

L'Emportement et l'Honneur Tribal

Dans le lexique arabe, la racine J-H-L renvoie également à une idée d'emportement, d'impétuosité et d'arrogance, s'opposant à la vertu du hilm : la maîtrise de soi, la clémence et la sagesse. Un jāhil n'est pas nécessairement un sot, mais quelqu'un qui agit de manière irréfléchie, gouverné par ses passions et une ferveur tribale exacerbée (‘asabiyya). Ce sens comportemental de l'ignorance dans le vocabulaire arabe est crucial, car il décrit une société où l'honneur du clan primait sur la justice universelle.

Relectures et Nuances Contemporaines

Le concept de Jahiliyya a fait l'objet de nombreuses analyses à l'époque moderne, tant par des chercheurs occidentaux que par des penseurs musulmans, qui ont cherché à en affiner la compréhension.

Dépasser la Vision d'un Âge Sombre

Les historiens contemporains s'attachent à nuancer le portrait d'une Arabie préislamique entièrement barbare. Ils rappellent la richesse de sa culture orale, la complexité de ses codes sociaux et moraux (comme la muruwwa, l'ensemble des vertus viriles) et l'existence de courants monothéistes (le hanifisme, le judaïsme, le christianisme) bien avant l'arrivée de l'Islam. La Jahiliyya n'était pas un vide culturel, mais une civilisation avec ses propres logiques et ses propres splendeurs.

La Pérennité du Concept

Au-delà de son application à une période historique précise, le terme "Jahiliyya" a été réinterprété au XXe siècle par des penseurs comme Sayyid Qutb. Pour eux, la Jahiliyya peut désigner tout système social ou politique qui ne repose pas sur la souveraineté de Dieu, faisant de ce concept un outil d'analyse critique du monde moderne. Ainsi, la désignation de la période préislamique comme Jahiliyya continue de résonner, oscillant entre une catégorie historique et un archétype spirituel.