Les Origines de la Poésie Arabe selon David S. Margoliouth
Au début du XXe siècle, un vent de scepticisme radical souffle sur les études orientalistes. Au cœur de la tempête se trouve David Samuel Margoliouth, qui, en 1924, publie une théorie audacieuse : la poésie préislamique, ce trésor de la culture arabe, ne serait en réalité qu'une vaste supercherie, une fabrication tardive de l'ère islamique.
Le Postulat d'une Poésie Coranique Originelle
La thèse de Margoliouth prend le contre-pied de toute la tradition, tant musulmane qu'orientaliste. Pour lui, le point de départ de la littérature arabe n'est pas la complexe qasida des poètes du désert, mais un texte bien plus fondamental : le Coran lui-même. Il ne voit pas le Coran comme l'aboutissement d'une longue tradition poétique, mais comme sa véritable matrice.
Le Saj' comme Matrice Poétique
Margoliouth observe la prose rimée et rythmée du Coran, le saj', et y voit la forme la plus ancienne et authentique de l'expression littéraire arabe. Selon lui, cette structure, loin d'être un simple style oratoire, constitue le véritable berceau de la poésie. Les premiers musulmans, émerveillés par la puissance littéraire de la Révélation, auraient cherché à l'imiter et à la développer. La poésie serait donc née non pas avant le Coran, mais à partir de lui.
Une Relecture de la Chronologie Littéraire
Cette hypothèse dynamite la chronologie établie. Les figures héroïques comme Imru' al-Qays ou Antara, supposés avoir vécu avant l'Islam, seraient des créations postérieures. Leurs poèmes, attribués à une époque révolue, auraient été composés des décennies, voire des siècles après l'Hégire. La poésie dite « préislamique » devient, sous sa plume, un projet littéraire de la période omeyyade ou abbasside, visant à construire un passé glorieux et à fournir un corpus linguistique pour l'exégèse coranique.
La Critique Radicale de la Tradition Orale
Pour étayer sa théorie, Margoliouth s'attaque frontalement au pilier sur lequel repose tout l'édifice de la poésie ancienne : la transmission orale, ou riwāya. Il exprime une méfiance absolue envers les transmetteurs (ruwāt) et les grands philologues des IIe et IIIe siècles de l'Hégire, tels que Ḥammād al-Rāwiya ou Khalaf al-Aḥmar.
L'Argument de la Falsification Systématique
Loin de les considérer comme de fidèles gardiens de la mémoire, Margoliouth les dépeint comme des faussaires prolifiques. Selon lui, ces érudits n'ont pas simplement collecté des poèmes, ils les ont inventés de toutes pièces. Les motivations étaient multiples : illustrer un mot rare du Coran, justifier une règle grammaticale, glorifier une tribu au détriment d'une autre, ou simplement briller par leur talent poétique. C'est le fondement de la position de scepticisme quasi-total de Margoliouth face à la tradition philologique classique.
L'Absence de Preuves Matérielles
Son argumentation s'appuie également sur un constat simple : l'absence totale de preuves manuscrites de cette poésie qui dateraient d'avant l'Islam. Comment une tradition littéraire si riche et si complexe, célébrée comme le summum de l'art verbal des Arabes, n'a-t-elle laissé aucune trace écrite de son existence ? Pour Margoliouth, ce silence archéologique est la preuve que cette poésie n'existait tout simplement pas à l'époque où on prétend la situer.
L'Influence Étrangère et la Question de la Métrique
Un dernier argument, et non des moindres, concerne la structure même du vers arabe. La métrique classique ('arūḍ), avec ses règles complexes et ses seize mètres codifiés par Al-Khalīl ibn Aḥmad al-Farāhīdī, lui paraît trop sophistiquée pour être née spontanément dans le désert d'Arabie.
Une Origine Persane pour le 'Arūḍ ?
Margoliouth suggère que cette métrique n'est pas une invention bédouine, mais un emprunt tardif à la tradition poétique persane. Ce transfert culturel n'aurait pu se produire qu'après les grandes conquêtes islamiques et les contacts prolongés avec la civilisation sassanide. Si la métrique est post-islamique, alors la poésie qui l'utilise ne peut être que post-islamique elle aussi. Cette thèse, qui déplace l'origine de l'art poétique arabe, s'inscrit dans l'ensemble des recherches de David Samuel Margoliouth, marquées par une remise en cause systématique des récits traditionnels.
En conclusion, la théorie de Margoliouth fut un véritable séisme. Bien que ses conclusions les plus extrêmes aient été largement contestées et nuancées par les générations suivantes d'historiens, son travail a eu le mérite indéniable de forcer le monde académique à poser un regard critique sur les sources et à ne plus accepter l'authenticité de la poésie préislamique comme un dogme intouchable.