Culte : De Manat L'Idole Préférée des Tribus Aws et Khazraj de Médine
Dans l'Arabie antique, bien avant que Yathrib ne devienne Médine, les tribus rivales des Aws et des Khazraj partageaient une dévotion commune. Leur vie spirituelle et leur destin étaient intrinsèquement liés à Manat, une divinité ancestrale dont le sanctuaire, situé sur la route côtière, constituait le point culminant de leurs pèlerinages et le garant de leur existence.
L'Ancrage Spirituel de Yathrib
Si la péninsule arabique foisonnait de divinités tribales, la relation entre les habitants de Yathrib et Manat revêtait un caractère d'exclusivité passionnelle. Les Aws et les Khazraj, deux clans cousins descendant des Azd du Yémen, se déchiraient souvent dans des guerres fratricides pour le contrôle des palmeraies et des points d'eau. Pourtant, dès qu'il s'agissait du sacré, les épées rentraient dans leurs fourreaux. Une trêve tacite s'imposait à l'évocation de la déesse.
Le sanctuaire de la réconciliation
Manat n'était pas physiquement présente dans l'oasis de Yathrib. Son domaine se trouvait à Qudayd, une localité stratégique sur la route caravanière reliant La Mecque à Médine, face à la mer. C'est là que les chefs de tribus et les gens du commun se rendaient pour sceller des serments ou demander la pluie. Pour ces agriculteurs sédentaires, contrairement aux bédouins nomades, la régularité des saisons et la protection contre les calamités étaient vitales. Ils voyaient en Manat, la déesse du destin et du temps vénérée à Qudayd, la seule entité capable de trancher le fil de leurs vies ou de leur accorder la prospérité.
Une vénération héritée
Cette ferveur n'était pas récente. Elle s'enracinait dans les traditions instaurées par Amr Ibn Luhay, le chef des Khuza'a qui avait réformé le paysage religieux de la Tihama des siècles auparavant. Les Aws et les Khazraj, en adoptant Manat, s'inscrivaient dans une lignée cultuelle prestigieuse, plaçant leur idole au même rang que Al-Lat à Taïf ou Al-Uzza à Nakhla. Cependant, ils revendiquaient une intimité particulière avec elle, l'appelant souvent « la plus ancienne ».
Les Rites Exclusifs du Pèlerinage
La particularité du culte rendu par les Médinois résidait dans la manière dont ils intégraient Manat à leur pèlerinage annuel. S'ils se rendaient bien à La Mecque pour accomplir les inconturnables circumambulations autour de la Kaaba et les courses entre Safa et Marwa, leur Hajj restait, à leurs yeux, incomplet tant qu'ils n'avaient pas rendu visite à leur protectrice.
L'interdit de la rasure à la Mecque
Une coutume distinguait nettement les gens de Yathrib des autres pèlerins arabes. Alors que la majorité des tribus terminaient leurs rites à Mina en se rasant la tête ou en se coupant les cheveux, les Aws et les Khazraj s'en abstenaient rigoureusement en terre mecquoise. Garder sa chevelure intacte était un acte de dévotion suspendue, une attente sacrée qui ne pouvait se dénouer qu'en présence de Manat.
La désacralisation à Qudayd
Ce n'est qu'après avoir quitté La Mecque et parcouru la distance les séparant de la localité de Qudayd, à environ 150 kilomètres au nord, qu'ils s'arrêtaient enfin. Là, dans l'enceinte du sanctuaire, l'atmosphère changeait. Les chants rituels, la Talbiya, s'élevaient spécifiquement pour elle : « Nous voici, ô Manat, nous voici ! ». C'est au pied de l'idole qu'ils se rasaient finalement le crâne, marquant ainsi la véritable fin de leur pèlerinage. Sans cette étape, ils considéraient leur voyage pieux comme nul et non avenu.
La Matérialité du Divin
L'objet de cette vénération intense possédait une forme qui fascinait par sa simplicité brute et sa puissance évocatrice. Le sanctuaire ne contenait pas une statue aux traits humains finement ciselés, mais une présence bien plus primitive.
Le rocher face aux vagues
Les chroniques historiques rapportent que les pèlerins se prosternaient devant l'idole Manat sous la forme d'un rocher noir situé au bord de la Mer Rouge. Cette pierre, dressée face à l'immensité marine, semblait absorber les prières mêlées au bruit du ressac. Sa couleur sombre et sa position géographique, à la lisière des flots, renforçaient son aura de mystère et d'ancienneté, comme si elle était là depuis la création du monde, immuable face aux marées et aux destins humains.
La Fin d'un Culte Séculaire
L'hégémonie spirituelle de Manat sur les cœurs des Aws et des Khazraj perdura jusqu'à l'année de la conquête de La Mecque par le Prophète de l'Islam. Avec l'avènement de la nouvelle foi, les anciennes allégeances furent remises en cause.
La mission de destruction
En l'an 8 de l'Hégire, peu après la pacification de La Mecque, le Prophète envoya des détachements pour abattre les grandes idoles de l'Arabie. C'est Ali ibn Abi Talib (selon certaines sources, ou Sa'd ibn Zayd al-Ashhali selon d'autres) qui fut chargé de se rendre à Qudayd. L'intervention marqua la fin brutale du sanctuaire. Le trésor de la déesse, accumulé par des siècles d'offrandes votives des tribus de Yathrib, fut saisi, et le rocher sacré fut détruit.
Pour les Aws et les Khazraj, devenus les Ansar (les Auxiliaires) de l'Islam, cet événement symbolisa la rupture définitive avec leur passé païen (Jahiliyya). La coupe de cheveux rituelle ne se ferait plus jamais à Qudayd, mais s'intégrerait désormais exclusivement aux rites du Hajj islamique, tournés vers le Dieu Unique.