Critique : Historique du Mythe de Pureté des Quraysh
Au cœur de la tradition philologique arabo-musulmane repose une idée tenace : celle de la supériorité et de la pureté originelle du dialecte de la tribu des Quraysh. Cette conception, érigée en dogme pendant des siècles, a profondément façonné notre compréhension de la langue du Coran. Pourtant, l'analyse historique révèle une réalité bien plus complexe, celle d'une construction intellectuelle post-islamique.
L'Émergence d'un Idéal Linguistique
L'idée d'une langue qurayshite parfaite ne naît pas dans le désert préislamique, mais dans les cercles savants des premiers siècles de l'Hégire. Face à l'expansion fulgurante de l'islam, qui voit l'arabe se mêler à une myriade de langues, les grammairiens et philologues ressentent l'impérieux besoin de fixer une norme, un étalon incorruptible pour préserver l'intégrité de la langue sacrée du Coran.
La Mecque : Un Creuset Plutôt qu'un Sanctuaire Isolé
Loin d'être un sanctuaire linguistique isolé, La Mecque préislamique était un carrefour vibrant. Chaque année, lors des foires commerciales et du pèlerinage, des tribus de toute l'Arabie y convergeaient. Les ruelles de la cité résonnaient des accents variés des Tamīm, des Hawāzin ou des Hudhayl. C'était un lieu d'échanges intenses, où les dialectes se frottaient, s'influençaient et se mélangeaient. L'idée que les Qurayshites aient pu y maintenir une langue "pure" de toute influence extérieure semble contraire à la dynamique même de la cité qu'ils administraient.
L'Œuvre des Philologues Abbassides
Ce sont principalement les grammairiens des écoles de Basra et de Kufa, aux VIIIe et IXe siècles, qui vont théoriser et asseoir le mythe. Dans leur quête d'un arabe idéal pour interpréter le Coran et codifier la grammaire, ils projettent rétrospectivement sur le dialecte des Quraysh une pureté originelle. Ce dialecte devient pour eux l'archétype de l''arabiyyah al-fuṣḥā (l'arabe le plus éloquent), non pas tant sur la base de preuves historiques solides que par nécessité normative.
Les Fondements du Mythe : Entre Prestige et Justification
Pour étayer cette primauté, la tradition classique a mobilisé plusieurs arguments qui, bien que puissants sur le plan symbolique, sont fragiles face à l'examen critique. Ces arguments mêlent des considérations géographiques, commerciales et, surtout, religieuses.
La Théorie de la Sélection Linguistique
Un des arguments les plus répandus veut que les Quraysh, grâce à leur position centrale dans le commerce caravanier, aient été en contact avec toutes les tribus. Ils auraient ainsi pu "choisir" les tournures les plus élégantes et les mots les plus justes de chaque dialecte, pour forger une langue synthétique et parfaite. Cette vision romantique présente la tribu non seulement comme gardienne de la Kaaba, mais aussi comme curatrice de la langue arabe elle-même.
L'Argument Sacré : La Langue du Prophète et de la Révélation
L'argument le plus décisif fut d'ordre théologique. Le Coran ayant été révélé en une "langue arabe claire" (lisān 'arabī mubīn) et le Prophète Muhammad étant lui-même un membre des Quraysh, il semblait logique de conclure que le dialecte de sa tribu était le réceptacle par excellence de cette clarté divine. Le prestige de la Révélation rejaillissait ainsi sur le parler de la tribu qui l'avait vue naître.
La Déconstruction par la Critique Moderne
L'historiographie et la linguistique contemporaines ont largement remis en question ce récit traditionnel. En appliquant une méthode critique aux sources, les chercheurs ont mis en lumière les anachronismes et les motivations idéologiques derrière la construction de ce mythe.
Le Prestige comme Conséquence, et non comme Cause
L'analyse historique inverse la proposition traditionnelle. Ce n'est pas parce que leur dialecte était supérieur que les Quraysh ont acquis une position dominante ; c'est parce qu'ils ont acquis, avec l'avènement de l'islam, une hégémonie politique et religieuse que leur dialecte est devenu la norme de prestige. Le pouvoir politique et le Califat, détenu par les Quraysh pendant des siècles, ont imposé leur parler comme la référence. Ce phénomène où le statut du locuteur influe sur la perception de sa langue se retrouve dans de nombreux contextes, y compris dans l'étude du dialecte qurayshite à travers le prisme du Hadith.
La Réalité d'une Koïnè Poétique Supratribale
Les linguistes s'accordent aujourd'hui à dire que la langue de la poésie préislamique et du Coran n'était probablement pas le dialecte parlé quotidiennement par une tribu en particulier, y compris les Quraysh. Il s'agissait plutôt d'une koïnè, une langue littéraire et formelle partagée, une sorte de registre élevé commun à l'ensemble des tribus, utilisé pour les grandes occasions, l'éloquence et la poésie. Le Coran se serait donc exprimé dans cette langue-véhicule prestigieuse, transcendant les particularismes dialectaux.