Constantinople (القسطنطينية) : Al-Qustantiniyya Capitale et Cœur de l'Empire d'Orient
Au carrefour de l'Europe et de l'Asie, là où les eaux du Bosphore séparent deux continents, s'élevait une cité dont le seul nom évoquait la puissance et la gloire divine : Constantinople. Pour les Arabes de la péninsule, elle était Al-Qustantiniyya, une métropole quasi-mythique, gardienne d'une foi et d'un empire qui semblaient éternels. Bien avant l'avènement de l'Islam, cette « Nouvelle Rome » projetait son ombre et son éclat jusqu'aux confins des déserts d'Arabie, façonnant l'imaginaire des poètes et les stratégies des marchands.
La Nouvelle Rome : Fondation d'une Cité Sacrée
L'histoire de cette suprématie commence lorsque l'empereur Constantin le Grand, guidé par une vision politique et spirituelle, décide de tourner le dos au Tibre pour embrasser le Bosphore. En 330, il inaugure sa nouvelle capitale sur le site de l'antique Byzance. Ce n'était pas un simple déplacement administratif ; c'était la naissance d'un nouveau monde. Constantin traça lui-même les limites de la ville, lance à la main, affirmant marcher derrière un guide invisible que lui seul voyait. Cette fondation marqua le véritable début de la puissance de l'Empire de Byzance de Constantin à l'aube de l'Islam, une entité qui allait dominer la Méditerranée orientale pendant plus d'un millénaire.
Le Verrou du Bosphore
La géographie de Constantinople était sa première armure. Entourée d'eau sur trois côtés — la Corne d'Or au nord, le Bosphore à l'est et la mer de Marmara au sud — elle était imprenable par la mer grâce aux courants traîtres et aux chaînes massives qui en barraient l'accès. Du côté terrestre, les redoutables murailles théodosiennes s'élevaient comme un défi à quiconque osait l'approcher. Pour les voyageurs arabes, habitués aux vastes horizons ouverts, la vue de ces triples remparts constituait un choc visuel, témoignant d'une ingénierie défensive inégalée.
Un Phare de la Chrétienté
Mais Constantinople n'était pas seulement une forteresse de pierre ; elle se voulait une forteresse de la foi. Les croix d'or scintillaient au sommet des dômes, signalant aux navires lointains que cette terre appartenait au Christ. La ville respirait au rythme des liturgies et des processions, incarnant physiquement le christianisme et l'orthodoxie d'État qui cimentaient l'unité de l'Empire face aux hérésies et aux paganismes extérieurs.
L'Apogée de Justinien et l'Éclat du « Rûm »
Au VIe siècle, sous le règne de Justinien, la ville atteignit un sommet de magnificence qui marqua durablement la conscience arabe. C'est à cette époque que fut érigée la Grande Église, Sainte-Sophie (Hagia Sophia). Les chroniqueurs racontent que Justinien, en pénétrant dans l'édifice achevé, s'écria : « Salomon, je t'ai vaincu ! ». Ce dôme gigantesque, semblant suspendu au ciel par une chaîne d'or, devint le symbole absolu de la puissance romaine.
Pour les Arabes préislamiques, ces bâtisseurs n'étaient pas des « Byzantins » — un terme moderne — mais les « Banû al-Asfar » (les fils des hommes blonds) ou plus communément les Al-Rum, nom sous lequel les Byzantins sont désignés dans les sources arabes et plus tard dans le Coran. Al-Rum représentait la civilisation sédentaire par excellence, capable de prouesses architecturales qui défiaient l'entendement des nomades.
La Diplomatie du faste
Le palais impérial fonctionnait comme une machine à impressionner. Lorsqu'un émissaire arabe était reçu à Constantinople, tout était mis en œuvre pour l'écraser sous le poids de la gloire impériale : automates rugissants, trône s'élevant dans les airs, soieries pourpres et bruits d'orgue. Cette mise en scène visait à assurer la soumission des peuples périphériques sans tirer l'épée, diffusant ainsi un héritage byzantin influençant les tribus arabes par la fascination culturelle et le prestige.
Constantinople et l'Arabie : Une Influence Lointaine mais Tangible
Bien que physiquement éloignée de la Mecque ou de Yathrib, Constantinople exerçait une influence politique directe sur le nord de la péninsule arabique. Les empereurs, conscients de l'impossibilité de contrôler directement les déserts, s'appuyaient sur des intermédiaires fidèles pour sécuriser leurs frontières méridionales contre les Perses Sassanides.
Les Sentinelles du Désert
C'est ici qu'entraient en jeu les phylarques arabes, des chefs de tribus christianisés. Les plus célèbres d'entre eux furent les Ghassanides, ces clients arabes et alliés qui formaient un État tampon vital. Depuis leurs camps en Syrie et en Jordanie, ils regardaient vers Constantinople comme leur suzerain, recevant titres et or en échange de leur protection. Cette alliance permettait à l'Empire de maintenir une administration des provinces arabophones relativement stable, intégrant les Arabes du nord dans la sphère d'influence byzantine.
La Cité face à la Prophétie
À l'aube du VIIe siècle, alors que Muhammad (paix et bénédiction sur lui) recevait ses premières révélations à la Mecque, Constantinople vivait ses heures les plus sombres. L'Empire était à genoux, assailli par les Avars au nord et les Perses à l'est. La liste des empereurs de Byzance durant l'ère de la Jahiliyya montre une succession de règnes troublés, culminant avec l'usurpation de Phocas puis l'avènement d'Héraclius.
Le Siège et la Sourate Ar-Rum
En 614, Jérusalem tomba aux mains des Perses, et la Vraie Croix fut emportée. Les armées sassanides campèrent bientôt sur les rives asiatiques du Bosphore, face à Constantinople. La chute des Romains semblait inéluctable. C'est dans ce contexte de désespoir géopolitique que le Coran, dans la sourate Ar-Rum, prédit contre toute attente la victoire future des Byzantins. Héraclius, depuis sa capitale assiégée, lança alors une contre-offensive miraculeuse qui allait non seulement sauver Constantinople, mais aussi redessiner la carte du Proche-Orient juste avant que les armées de l'Islam ne sortent d'Arabie.