Les (selon les recensions) : Autres Maîtres Complexe Débat sur le Nombre des Mu'allaqat
Dans l'imaginaire collectif, le panthéon de la poésie préislamique est dominé par le chiffre sept. Si la tradition a consacré l'image des sept chefs-d'œuvre suspendus à la Kaaba, ce nombre iconique est loin d'être un dogme immuable. Il est le fruit d'une sélection postérieure qui masque un débat philologique riche et complexe, révélant une constellation de maîtres poètes dont la renommée rivalisait avec celle des sept élus.
La Cristallisation d'un Canon : Le Rôle de Hammad al-Rawiya
L'histoire du canon des sept Mu'allaqat est indissociable de la figure de Hammad al-Rawiya, un célèbre transmetteur et compilateur de poésie ancienne ayant vécu au VIIIe siècle, sous les Omeyyades puis les Abbassides. Dans un effort monumental pour préserver l'héritage oral de la Jāhiliyya, Hammad fut l'un des premiers à rassembler ce qu'il considérait comme les plus longs et les plus parfaits poèmes de l'ère préislamique. C'est à lui que l'on attribue le plus souvent cette fameuse liste de sept poètes : Imru' al-Qays, Tarafa, Zuhayr, Labid, 'Antara, 'Amr ibn Kulthum et al-Harith ibn Hilliza.
Une Sélection, Pas un Consensus
Il est crucial de comprendre que le choix de Hammad, bien qu'influent, n'était que le reflet de ses propres critères esthétiques et de sa connaissance encyclopédique. Il ne s'agissait pas d'un consensus hérité directement de l'époque préislamique, où les poèmes étaient jugés lors de foires comme celle de 'Ukaz, mais d'une construction savante, une anthologie personnelle qui, par la force de sa transmission, a acquis une autorité quasi canonique. Cette sélection a ainsi fixé une hiérarchie qui était, en réalité, bien plus fluide.
Les Noms qui Murmurent au-delà des Sept
Très tôt, d'autres érudits et transmetteurs ont contesté ou complété la liste de Hammad, proposant d'autres noms tout aussi dignes, si ce n'est plus, de figurer au sommet de l'art poétique. Ces listes alternatives portent souvent le nombre des chefs-d'œuvre à neuf ou dix, témoignant de la vitalité du débat critique dans les grands centres intellectuels de l'islam naissant, comme Kufa et Bassora.
An-Nabigha adh-Dhubyani, l'Arbitre des Poètes
Parmi les noms les plus cités pour rejoindre ce panthéon figure An-Nabigha adh-Dhubyani. Son absence de la liste des sept a toujours étonné les spécialistes. An-Nabigha n'était pas seulement un poète, il était considéré comme l'arbitre suprême des joutes poétiques de 'Ukaz. Sa réputation était telle que beaucoup se demandent encore pourquoi il ne figure pas parmi les sept, lui, le poète attitré des cours royales Ghassanides et Lakhmides. Ses odes d'excuse (i'tidhariyyat) sont des modèles inégalés de diplomatie et de finesse psychologique.
Al-A'sha Maymun, la « Cymbale des Arabes »
Un autre grand absent de la liste des sept est Maymun ibn Qays, plus connu sous le nom d'Al-A'sha. Surnommé la « Cymbale des Arabes » pour la musicalité et la diffusion de ses vers, ce poète-chanteur errant de la Jāhiliyya parcourait la péninsule, ses odes célébrant le vin, la générosité et l'amour étant reprises de campement en campement. Sa popularité immense et son influence sur la métrique poétique en font un candidat incontournable pour de nombreux critiques, qui le placent aux côtés d'An-Nabigha pour porter la liste à neuf.
Les Maîtres Anciens et les Voix Singulières
Le débat ne s'arrête pas là. Le dixième nom souvent avancé est celui de 'Abid ibn al-Abras, un poète tragique dont l'œuvre est marquée par un sentiment de fatalité. D'autres traditions encore, cherchant à remonter aux sources de l'inspiration poétique, évoquent des figures plus anciennes, comme celle d'Aws ibn Hajar, considéré comme un maître ancien de la poésie Tamimite, dont le style et la sagesse auraient influencé des poètes consacrés comme Zuhayr. Son inclusion, bien que plus rare, montre à quel point le champ des « maîtres » était vaste et contesté.
La Fluidité d'une Tradition Vivante
En définitive, la querelle sur le nombre des Mu'allaqat est moins une question de vérité historique qu'un témoignage de la richesse de la tradition poétique arabe. Elle révèle que loin d'être un monument figé, le patrimoine de la Jāhiliyya était un champ vivant, sujet à l'interprétation, à la critique et à la réévaluation constante par les générations de lettrés qui se sont efforcées de le préserver. Le chiffre sept, bien que pratique et mémorable, ne doit pas occulter la profondeur et la diversité d'un océan poétique où de nombreux autres trésors attendent d'être redécouverts.