Ashab (Sourate Al-Buruj) : Al-Ukhdud Les Gens du Fossé de Najran cités dans la Sourate Al-Buruj

Au cœur de la péninsule arabique, bien avant l'avènement de l'Islam, la ville de Najran fut le théâtre d'une tragédie spirituelle et humaine qui traversa les âges. Ce chapitre explore l'identité des Ashab Al-Ukhdud, les « Gens du Fossé », dont le martyre est solennellement commémoré dans le Coran, unissant à jamais l'histoire de l'Arabie antique à la révélation divine.

La convergence du récit coranique et de l'histoire

La Sourate Al-Buruj (Les Constellations) s'ouvre sur un serment cosmique pour attirer l'attention sur un événement terrestre d'une gravité exceptionnelle : « Périssent les Gens du Fossé ! Par le feu plein de combustible... ». Ces versets ne sont pas de simples paraboles abstraites ; ils s'ancrent dans une réalité historique tangible survenue au VIe siècle, dans le sud de l'Arabie. Les historiens et les exégètes s'accordent pour identifier ces martyrs comme étant les croyants monothéistes de l'oasis de Najran, victimes de la fureur d'un roi déterminé à éradiquer leur foi.

L'ombre de Dhu Nuwas

Ce roi, que la tradition islamique dépeint comme un tyran impitoyable, correspond dans les chroniques historiques à Yusuf As'ar Yath'ar. Converti au judaïsme dans une perspective politique d'indépendance face à Byzance, Yusuf Dhu Nuwas, le dernier souverain himyarite, mena de terribles persécutions contre les populations chrétiennes qui refusaient de renier leur foi. Le Coran met en lumière non pas les détails politiques de son règne, mais l'acte suprême de tyrannie religieuse qu'il orchestra : le choix imposé entre l'apostasie et le feu.

Le sacrifice des Gens du Fossé

Le terme Al-Ukhdud désigne littéralement des tranchées ou des sillons creusés dans le sol. Selon les récits traditionnels et les sources syriaques, le roi fit creuser ces immenses fosses à l'entrée de la ville de Najran. Il les fit remplir de bois et de matières inflammables, transformant la terre en un brasier ardent. Les habitants furent rassemblés au bord du gouffre. La scène décrite est celle d'une confrontation absolue : d'un côté, la force brutale du pouvoir temporel ; de l'autre, la résistance spirituelle d'une communauté désarmée.

Une foi à l'épreuve du feu

Le texte coranique insiste sur la sérénité des victimes et la cruauté des bourreaux qui, assis autour du brasier, « étaient témoins de ce qu'ils faisaient subir aux croyants ». Ce qui est ici relaté rejoint avec une précision glaçante le drame de Najran et le massacre des chrétiens dans les fossés en 523. Hommes, femmes et enfants furent précipités dans les flammes, non pas pour un crime commis, mais, comme le précise la Sourate, « uniquement parce qu'ils croyaient en Allah, le Puissant, le Digne de louange ». Cette mention souligne la continuité du message monothéiste, validant le sacrifice de ces chrétiens unitaires comme un acte de foi islamique par essence, car soumis à l'Dieu unique.

Le garçon et le moine

La tradition musulmane, notamment à travers les Hadiths, enrichit ce récit historique par l'histoire du jeune garçon (Ghulam), du moine et du sorcier. Ce récit narratif explique comment la foi s'est propagée dans Najran grâce à la constance d'un jeune homme, forçant le roi à admettre son impuissance face à la volonté divine. Le martyre du garçon, tué par une flèche au nom du « Seigneur du garçon », fut l'étincelle qui poussa la population entière à embrasser la foi monothéiste, précipitant ainsi la colère du roi et le creusement des fossés.

L'écho du martyr et la chute d'un empire

Le massacre de l'Ukhdud ne marqua pas la fin de l'histoire, mais plutôt le début d'un bouleversement géopolitique majeur. Le sang des martyrs de Najran devint un appel à la justice qui résonna bien au-delà des frontières du Yémen. La survie miraculeuse de quelques témoins permit de porter la nouvelle de l'atrocité jusqu'aux cours impériales du nord et de l'ouest.

La réponse d'Axoum

Selon les sources historiques, un survivant du nom de Dous Dhû Tha'labân parvint à s'échapper, emportant avec lui un évangile à moitié brûlé. Sa fuite vers Constantinople puis vers l'Éthiopie constitua l'appel au Négus et le début de l'insurrection chrétienne provoquant l'invasion d'Axoum. Le supplice des Ashab Al-Ukhdud fut ainsi le catalyseur direct de la chute du royaume himyarite et de l'installation de la domination éthiopienne au Yémen, préparant le terrain pour les événements de l'Année de l'Éléphant.

En définitive, le récit des Gens du Fossé demeure dans la mémoire collective comme le symbole ultime de la résistance de la foi face à l'oppression, un récit où le feu du tyran n'a pu consumer la lumière de la certitude.