Analyse : De la Langue Arabe dans l'Inscription de Jabal Usays
Au cœur du désert syrien, au sud-est de Damas, se dresse un relief volcanique isolé, témoin silencieux des siècles passés. C'est ici, sur les flancs du Jabal Usays, que l'histoire de la langue arabe a laissé une empreinte indélébile, gravée dans le basalte noir par une main ancienne, figeant pour l'éternité un moment charnière de l'évolution scripturaire.
Une sentinelle dans le désert de Syrie
Nous sommes en l'an 528 de l'ère chrétienne, ou 423 selon l'ère de Bostra. La région est sous l'influence des Ghassanides, une dynastie arabe chrétienne alliée à l'Empire byzantin, chargée de protéger les frontières orientales contre les incursions perses et lakhmides. C'est dans ce contexte martial et politique que se situe l'inscription.
Un homme nommé Ruqaym, fils de Mu‘arrif, se trouve en expédition militaire. Le paysage qui l'entoure est austère, dominé par la roche sombre et le vent aride. Pour marquer son passage, ou peut-être pour tromper l'attente, il saisit un outil et commence à inciser la pierre. Ce geste, apparemment anodin, s'inscrit dans une longue tradition d'écriture sur roche, une pratique répandue qui rappelle, bien que dans un style différent, l'art préislamique des caravaniers et les inscriptions de Bir Hima qui parsèment les routes commerciales de la péninsule.
La présence Ghassanide
Le site de Jabal Usays n'était pas un simple point de passage. Il servait de poste avancé stratégique, disposant de réserves d'eau cruciales. L'inscription mentionne explicitement « al-Harith le roi », faisant référence à Al-Harith ibn Jabalah (Aréthas pour les Byzantins), le plus célèbre des phylarques ghassanides. Cette mention ancre le texte dans une réalité politique tangible : celle d'un royaume arabe préislamique structuré, possédant sa propre chancellerie et utilisant l'écriture à des fins de commémoration.
Le déchiffrement d'une mémoire de pierre
L'importance de l'inscription de Jabal Usays réside moins dans son message que dans sa forme. Elle représente l'un des maillons manquants les plus précieux entre l'écriture nabatéenne cursive et l'arabe coranique tel qu'il se stabilisera un siècle plus tard. Le tracé des lettres révèle une transition en cours : les ligatures se multiplient, les formes s'arrondissent, s'éloignant de la rigidité des alphabets araméens classiques.
Du nabatéen à l'arabe
L'observateur attentif remarque que l'écriture utilisée par Ruqaym est un paléo-arabe évolué. Contrairement aux textes épigraphiques que l'on retrouve avec une localisation au sud de l'Arabie à Bir Hima, qui utilisent souvent le sud-arabique (musnad), l'inscription de Jabal Usays confirme l'émergence d'une identité graphique propre aux arabes du Nord. Les lettres alif, lām et hā y prennent des formes qui annoncent déjà le style coufique.
Le contenu textuel
Le texte, bien que bref, est complet et suit une structure formulaire :
- L'auteur : « Moi, Ruqaym fils de Mu‘arrif... »
- L'action : « ...j'ai campé ici... »
- Le contexte : « ...lorsque le roi al-Harith m'a envoyé en expédition... »
- La date : « ...en l'année 423 [de l'ère de Bostra]. »
Cette structure narrative simple offre une fenêtre sur la vie quotidienne des soldats de l'époque, loin des grands récits mythologiques.
L'héritage linguistique et historique
Au-delà de la calligraphie, l'inscription témoigne de l'état de la langue arabe au VIe siècle. Elle démontre que l'arabe était utilisé comme langue de prestige et d'administration par les élites ghassanides, bien avant l'avènement de l'Islam.
Une pierre angulaire de l'histoire
L'inscription de Jabal Usays, découverte et analysée par les orientalistes au XIXe et XXe siècles, reste fondamentale pour les historiens. Elle prouve l'existence historique du roi Al-Harith et valide les chroniques byzantines de l'époque. De plus, elle illustre la diversité des routes et des fonctions de l'écriture : alors que Ruqaym écrivait lors d'une mission militaire au Nord, d'autres voyageurs laissaient leurs traces sur la route du pèlerinage avec les écritures murales de Bir Hima, tissant ainsi, du nord au sud, la toile de fond sur laquelle le Coran allait bientôt être révélé.