Al-Lat (اللات) : La Déesse Sacrée de Taïf et le Culte du Sanctuaire des Thaqif
Au cœur des montagnes du Hijaz, bien avant l'avènement de l'Islam, la cité de Taïf abritait une puissance spirituelle rivalisant avec celle de La Mecque. C'était le domaine d'Al-Lat, la « Déesse », mère nourricière et protectrice vénérée sous la forme d'une roche blanche cubique, autour de laquelle s'organisait toute la vie sociale et religieuse de la région.
Le Sanctuaire de la Dame de Taïf
Contrairement aux idoles souvent représentées par des statues anthropomorphes, Al-Lat incarnait la divinité à travers la substance même de la terre. Elle résidait dans une pierre de granit blanche, ornée et parfumée, située au centre d'un sanctuaire richement décoré. Ce lieu saint, situé dans la vallée fertile de Wajj, constituait le cœur battant de cette perle de montagne du Hijaz préislamique, attirant pèlerins et marchands venus chercher la bénédiction de celle qu'ils considéraient comme une fille de Dieu.
La Roche Blanche et l'Architecture Sacrée
Le temple d'Al-Lat n'était pas un simple autel en plein air, mais un complexe structuré. La pierre sacrée était abritée sous une construction (bayt) recouverte de tissus précieux, une pratique similaire à la couverture de la Kaaba à La Mecque. L'enceinte sacrée, ou haram, délimitait un espace d'inviolabilité absolue : il y était interdit de chasser, de couper les arbres ou de verser le sang. Cette sacralité renforçait le prestige de la divinité, dont l'influence s'étendait bien au-delà des murs de la ville, profitant de la fraîcheur et l'altitude caractéristiques de la cité pour offrir un cadre de recueillement unique en Arabie.
Les Gardiens du Temple
La gestion du culte et la protection du trésor amassé par les offrandes revenaient à une élite spécifique. C'était le clan maître de Taïf, les Thaqif, et plus particulièrement la famille des Banu Mu'attib, qui détenait la charge honorifique de la sidana (gardienship). Ce rôle leur conférait une autorité politique et religieuse immense, leur permettant de traiter d'égal à égal avec les gardiens de la Kaaba mecquoise. Ils veillaient jalousement sur la déesse, organisant les rites et gérant les dons précieux qui s'accumulaient dans la fosse sacrée située sous la roche.
Rituels, Pèlerinage et Rayonnement
La vénération d'Al-Lat rythmait le calendrier de l'Arabie occidentale. Les fidèles ne se contentaient pas de prières silencieuses ; le culte était vivant, marqué par des circumambulations (tawaf) autour de la pierre blanche et des sacrifices d'animaux.
Une Dévotion au Cœur de la Prospérité
Les pèlerins apportaient des offrandes issues de la terre généreuse environnante. On présentait à la déesse de l'orge, du blé, et des produits dérivés de vignobles luxuriants, fruits de montagne et miel du Hijaz, en remerciement pour l'abondance qu'elle était censée garantir. La croyance populaire attribuait à Al-Lat le pouvoir de faire tomber la pluie et de protéger les récoltes, liant intimement l'économie agricole de la ville à sa spiritualité.
Les Relations avec l'Aristocratie Mecquoise
Bien que Taïf et La Mecque fussent parfois rivales, le respect pour Al-Lat transcendait les frontières tribales. Les Qurayshites, lorsqu'ils quittaient la fournaise de leur vallée pour leur refuge estival loin de la chaleur de La Mecque, ne manquaient jamais de rendre hommage à la déesse de Taïf. Al-Lat, avec Al-Uzza et Manat, formait une triade féminine céleste mentionnée avec déférence par les poètes préislamiques et respectée par l'ensemble des tribus arabes, consolidant ainsi le statut de Taïf comme un pôle religieux incontournable.
Le Crépuscule de l'Idole
La fin du culte d'Al-Lat marqua un tournant décisif dans l'histoire religieuse de la péninsule. Après le siège de Taïf et la conversion de la tribu des Thaqif à l'Islam en l'an 9 de l'Hégire (environ 630 ap. J.-C.), le Prophète Muhammad (paix et salut sur lui) ordonna la destruction du sanctuaire.
La Mission d'Al-Mughira
La tâche fut confiée à Al-Mughira ibn Shu'ba, un enfant de Taïf converti à l'Islam, accompagné d'Abu Sufyan. L'événement fut dramatique : alors qu'Al-Mughira frappait la pierre blanche à coups de pioche, les femmes de Taïf sortirent tête nue, pleurant et chantant des lamentations funèbres pour leur déesse déchue. La destruction de la roche et la saisie des trésors enfouis sous ses fondations — or et bijoux offerts depuis des siècles — symbolisèrent physiquement la fin de l'ère de la Jahiliyya (l'ignorance) à Taïf et l'intégration définitive de la cité dans le giron du monothéisme musulman. À la place de l'idole, la première mosquée de Taïf fut érigée, utilisant parfois les pierres mêmes de l'ancien sanctuaire.