L'Abolition du Nasi' : Le Verset Coranique Fondateur (Sourate At-Tawba, 9:37)
Le verset 37 de la sourate At-Tawba constitue un moment charnière dans l'histoire du temps en Islam. Par une proclamation divine, il met fin à une coutume préislamique profondément ancrée, le Nasi', qui permettait de modifier l'ordre des mois sacrés. Ce récit explore le contexte de cette révélation, ses acteurs et les conséquences durables de cette interdiction sur la vie religieuse, sociale et politique de la péninsule Arabique.
Le Nasi' : Un Calendrier sous Influence Humaine
Dans l'Arabie préislamique, le calendrier était un instrument de pouvoir et de pragmatisme. La vie des tribus était rythmée par un calendrier luni-solaire, mais surtout par une institution sacrée : la trêve de quatre mois (Dhū al-Qaʿdah, Dhū al-Ḥijjah, Muḥarram et Rajab). Durant cette période, toute guerre était proscrite, permettant la sécurité des routes commerciales et le déroulement du grand pèlerinage de La Mecque.
La Logique du Report
Cependant, les exigences de la guerre, de l'agriculture ou du commerce poussaient parfois les tribus à vouloir contourner cette interdiction. C'est dans ce contexte qu'intervenait la pratique de l'al-Nasi' ou le report des mois sacrés. Elle consistait à déplacer un mois sacré à une date ultérieure, le déclarant profane pour l'année en cours et sacralisant un autre mois à sa place. Cette flexibilité, bien que pratique, ouvrait la porte à de nombreux abus et créait une incertitude constante.
Les Maîtres du Temps : les Qalāmmis
Cette responsabilité n'était pas laissée au hasard. Elle incombait à des hommes respectés, les Qalāmmis (pluriel de Qalammas), issus de la tribu des Banu Kināna. Chaque année, lors du pèlerinage à Mina, un Qalammas montait sur une estrade et proclamait publiquement si un mois serait reporté ou non. Le rôle des Qalāmmis des Banu Kināna était donc central, leur conférant une autorité considérable sur le rythme de la vie de toutes les tribus d'Arabie.
La Révélation Divine : Un Ordre Nouveau
C'est dans ce contexte de manipulation du temps sacré que le Coran intervient de manière décisive. La neuvième sourate du Coran, At-Tawba (Le Repentir), révélée tardivement dans la mission du Prophète Muhammad, contient le verset qui allait tout changer.
Le Verdict du Verset 37
Le verset est sans équivoque :
« Le report [d'un mois sacré] (an-nasi') n'est qu'un surcroît de mécréance. Par là, les mécréants sont égarés : une année, ils le déclarent profane, et une année, ils le déclarent sacré, afin de s'accorder avec le nombre [de mois] qu'Allah a rendu sacrés. Ainsi rendent-ils profane ce qu'Allah a rendu sacré. Leurs méfaits leur sont enjolivés. Et Allah ne guide pas les gens mécréants. » (Coran, 9:37)
La révélation qualifie cette pratique de ziyādatun fī al-kufr, un « surcroît de mécréance ». Elle dénonce directement cette manipulation du calendrier comme un égarement et une transgression des lois divines. Le temps n'est plus une variable ajustable par les hommes, mais un cadre immuable fixé par le Créateur.
La Confirmation Prophétique lors du Pèlerinage d'Adieu
L'année suivante, en 632, lors de son Pèlerinage d'Adieu, le Prophète Muhammad scella cette interdiction dans un discours historique. Devant des dizaines de milliers de fidèles, il déclara :
« Ô gens, le temps a repris son cours, tel qu'il était le jour où Allah a créé les cieux et la Terre. L'année est de douze mois, parmi lesquels quatre sont sacrés : trois successifs, Dhū al-Qaʿdah, Dhū al-Ḥijjah et Muḥarram, et le Rajab de Mudar qui est entre Joumada et Sha'ban. »
Cette parole prophétique ancre l'abolition du Nasi' dans l'histoire. Le calendrier est désormais purement lunaire, composé de douze mois sans intercalation, et le cycle des mois sacrés est définitivement fixé.
Les Conséquences de l'Abolition
L'interdiction du Nasi' ne fut pas une simple réforme calendaire ; elle marqua une rupture idéologique et structurelle profonde avec l'Arabie de la Jāhiliyya.
L'instauration d'un Temps Islamique Unifié
L'abolition a établi un calendrier unique et prévisible pour toute la communauté musulmane (Ummah). Les dates des rituels fondamentaux comme le jeûne du Ramadan et le pèlerinage du Hajj sont désormais déterminées par un cycle lunaire strict, indépendant des saisons. Ce calendrier devint un symbole de l'identité et de l'unité de la civilisation islamique naissante.
La Fin d'un Pouvoir Tribal
En retirant aux Qalāmmis des Banu Kināna le pouvoir de manipuler le temps, le Coran a mis fin à une forme d'autorité tribale et arbitraire. Le contrôle du temps sacré n'appartient plus à une lignée ou à une tribu, mais à Allah seul, dont la loi s'applique à tous de manière égale. C'était un pas de plus vers la centralisation de l'autorité religieuse et politique autour du message divin.