Marche : Sur La Mecque L'Expédition d'Abraha pour détruire la Kaaba

Au sixième siècle, l'Arabie n'était pas un simple désert inerte, mais un échiquier géopolitique complexe où les puissances régionales s'affrontaient pour le contrôle des routes commerciales et des âmes. Au sud, le Yémen, riche et verdoyant, était sous la coupe du Royaume d'Axoum. C'est depuis ces hautes terres que s'organisa l'une des campagnes militaires les plus audacieuses de l'Antiquité tardive, visant le cœur spirituel des Arabes.

L'Ambition de Sana'a et le Serment d'Abraha

Abraha al-Ashram, vice-roi abyssin autoproclamé du Yémen, régnait en maître absolu depuis Sana'a. Homme de bâtisseur et stratège ambitieux, il avait consolidé la domination éthiopienne sur l'Arabie Heureuse. Cependant, une ombre planait sur sa gloire : le flux incessant des pèlerins arabes qui, chaque année, ignoraient les splendeurs du Yémen pour se rendre vers une simple construction cubique de pierre noire au nord, dans une vallée aride nommée La Mecque.

Pour détourner ce prestige et les richesses commerciales qui l'accompagnaient, Abraha fit ériger à Sana'a une cathédrale d'une magnificence inégalée, nommée Al-Qullalis. Son but était clair : faire de cette église le nouveau centre de pèlerinage de l'Arabie. Mais la loyauté ancestrale des tribus arabes envers la Maison d'Abraham ne pouvait s'acheter par du marbre et de l'or. En réponse à cette tentative de diversion religieuse, un homme de la tribu des Kinana s'introduisit dans la cathédrale et la souilla, marquant ainsi le mépris des Arabes pour le projet d'Abraha.

La Mobilisation de l'Armée

La nouvelle de la profanation plongea le vice-roi dans une colère froide et terrible. Il jura non seulement de se venger, mais d'anéantir la racine du problème : il raserait la Kaaba. Abraha rassembla une armée considérable, composée de soldats abyssins et de tribus yéménites alliées. Pour assurer sa victoire et terroriser les populations du Hedjaz, il fit venir une arme de guerre inconnue des Arabes du désert : des éléphants de guerre.

La Traversée de l'Arabie et les Résistances

La marche vers le nord débuta, lourde et menaçante. La terre tremblait sous les pas des pachydermes et des milliers de fantassins. Ce déploiement de force marqua le début de ce qui allait définir l'année de l'éléphant et son importance dans l'histoire arabe.

Cependant, l'Arabie ne se rendit pas sans combattre. Sur la route, plusieurs chefs arabes tentèrent héroïquement de stopper l'avancée de l'envahisseur. Dhu Nafr, un noble yéménite resté fidèle au culte de la Kaaba, leva une armée pour intercepter Abraha, mais il fut vaincu et capturé. Plus loin, Nufayl ibn Habib de la tribu des Khath'am mena ses guerriers au combat. Lui aussi fut défait. Abraha, reconnaissant sa connaissance du terrain, épargna Nufayl à condition qu'il serve de guide à travers les dédales montagneux jusqu'à la ville sainte.

L'Arrivée à Al-Mughammis

Guidée par un Nufayl réticent, l'armée atteignit Al-Mughammis, une localité située à la périphérie de La Mecque. Abraha y établit son campement, envoyant des éclaireurs piller les biens des habitants de la Tihama et de Quraych. Parmi les biens saisis figuraient deux cents chameaux appartenant à Abdul Muttalib, le grand-père du Prophète et chef de la Mecque à cette époque.

Le Face-à-Face : Abraha et Abdul Muttalib

Abraha envoya un émissaire à la Mecque avec un message clair : « Je ne suis pas venu pour vous combattre, mais seulement pour détruire la Maison. Si vous ne vous opposez pas à moi, je n'ai nul besoin de votre sang. » Abdul Muttalib, accompagné de ses fils, se rendit au camp d'Abraha pour négocier.

L'histoire rapporte que lorsque Abraha vit Abdul Muttalib, il fut impressionné par sa prestance et sa noblesse naturelle. Il descendit de son trône pour s'asseoir à ses côtés et lui demanda, par l'intermédiaire d'un traducteur, quelle était sa requête. Le chef de la Mecque répondit simplement : « Je demande que l'on me rende mes deux cents chameaux qui m'ont été pris. »

Le Seigneur de la Maison

Abraha, stupéfait, rétorqua : « Tu m'avais impressionné lorsque je t'ai vu, mais maintenant je te mésestime. Tu me parles de tes chameaux alors que je suis venu détruire la Maison qui est ta religion et celle de tes ancêtres, et tu ne m'en dis mot ? »

C'est alors qu'Abdul Muttalib prononça cette phrase devenue légendaire, illustrant une foi inébranlable en la protection divine : « Je suis le seigneur des chameaux. Quant à la Maison, elle a un Seigneur qui la protègera. » Abraha, arrogant, répondit : « Il ne pourra pas la défendre contre moi. » Abdul Muttalib conclut : « C'est entre toi et Lui. »

L'Assaut Final et le Miracle

Après avoir récupéré ses bêtes, Abdul Muttalib retourna vers les siens et ordonna aux habitants de La Mecque de se réfugier dans les montagnes environnantes pour éviter le massacre, laissant la ville vide face à l'envahisseur. Le lendemain matin, Abraha donna l'ordre de l'assaut. L'armée se mit en branle, prête à raser le sanctuaire.

Cependant, alors qu'ils s'apprêtaient à entrer dans l'enceinte sacrée, un événement inexplicable se produisit. L'animal de tête, le colosse d'Abraha devant l'enceinte sacrée, s'agenouilla et refusa d'avancer vers la Kaaba. Lorsqu'on le dirigeait vers le Yémen ou vers l'Est, il se levait et trottinait, mais dès qu'on le tournait vers la Maison Sacrée, il s'effondrait de nouveau, paralysé par une force invisible.

La Déroute

C'est dans ce moment de confusion totale que le ciel s'assombrit. Ce qui suivit ne fut pas une bataille humaine, mais une intervention céleste, comme le décrit le récit de la sourate Al-Fil et des oiseaux Ababil. L'armée fut décimée, Abraha lui-même fut touché et son corps commença à se décomposer alors qu'ils battaient en retraite vers Sana'a. Il mourut peu après son retour au Yémen, son ambition brisée et son armée anéantie.

Cette année-là, marquée par la préservation miraculeuse de la Kaaba, vit aussi un autre événement majeur dans une humble demeure de La Mecque, une concordance historique avec l'année de l'éléphant : la naissance de Muhammad, celui qui allait redonner à la Kaaba sa pureté originelle.